Je ne sais plus depuis combien de temps il m’arrive de faire ces insomnies, ces insomnies semi productives où l’activité d’écriture se met en branle. Mais jusqu’à présent, je n’ai jamais eu le courage d’un certain M. Proust de me (re)lever en pleine nuit pour coucher sur le papier toutes ces idées, ces délires intellectuels, ces fantasmes, ces aphorismes pensés qui me traversent l’esprit avec fulgurance et vivacité quand je suis allongée, occupée à tenter vainement de trouver le sommeil pourtant mérité et recherché. Je fais allusion à Proust alors qu’il n’avait même pas à se relever puisqu’il travaillait suivant un rythme tout à fait à part, sans dissocier la vie nocturne de la vie diurne comme monsieur tout-le-monde. Cet écrivain avait calqué son rythme biologique suivant son activité créatrice, voilà tout.

C’est encore André Gorz qui disait dans ses Lettres à D. son besoin d’écrire, n’importe où, n’importe quand. Quand le récit venait à lui, quand les mots se trouvaient d’eux-mêmes et composaient une suite éloquente ou du moins cohérente, alors il fallait s’y mettre. Saisir l’instant ne semble jamais plus essentiel que pour un « écriveur » qui voudrait se transformer en écrivain.
C’est un peu comme « profiter du moment présent ». Ce sont les derniers mots que tu m’as offerts la nuit dernière, en réponse à ma douce nostalgie de nos errances, lorsque nous flânions ensemble, avant de finir amants confirmés. Carpe Diem. C’était aussi le leitmotiv de mon grand-père qui me l’avait attribué. Il m’avait confié cette formule dans son journal qu’il m’écrivait tous les mois, à une période où il avait sans doute senti la fin de ses paisibles jours approcher.

Pour en revenir à toi, mon petit Roussin, je crois bien que je dois mes folles insomnies à notre rencontre. Cela doit pouvoir correspondre sensiblement au temps où nous commençâmes à nous fréquenter plus longuement. J’aime me remémorer cette époque. Ce temps où un réverbère s’est un beau jour allumé, réveillé par un allumeur de réverbère, toi, qui te métamorphosas ensuite en un petit insecte frêle et volatile… éphémère aussi.
Je vais m’approprier cette métaphore même si elle te revient de droit, car je la trouve belle et touchante. Tu es comme ces papillons de nuit attirés inexorablement par cette lumière dense qui éclaire fort dans la nuit. Et même si tu sais à quel point tu peux te brûler les ailes à force de m’effleurer et de virevolter autour de moi, tu le fais, tu répètes ces gestes, ces battements d’ailes qui se confondent avec les battements de ton cœur. Tu ne peux pas t’en empêcher. Ta nature est ainsi faite.

La nature nous gâte de pulsions qui deviennent passions. À nous pauvres petits êtres fragiles et inconstants de trouver l’équilibre afin de ne pas nous égarer dans des sentiers sinueux qualifiés de perdition.
Cet équilibre est à construire. Et nous le construisons peu à peu. Notre relation est rythmée par ces pulsions un temps assouvies et les instants de désenchantement qui les suivent. Combien de fois te seras-tu brûlé les ailes et combien de fois aurais-je senti cette lumière vaciller, sans pour autant qu’elle s’éteigne complètement, comme ces ampoules à incandescence qui nous alertent d’un changement d’état presque imminent au moment où le filament se met à trembler ? Combien de fausses alertes ? combien de fausses lettres d’adieu t’aurais-je écrites sur une décennie, si le temps et nos conditions de vie nous permettent de survivre toi et moi jusque-là ? Mais pareillement à toi, je ne peux m’en empêcher; je reviens à la vie, la lumière ne s’éteint jamais vraiment.

Et Rousseau de nous livrer ceci en parlant de son amour (Mme de Warens) : «Quels paisibles et délicieux jours nous eussions coulés ensemble ! Nous en avons passé de tels mais qu’ils ont été courts et rapides, et quel destin les a suivis ! Il n’y a pas de jour où je ne me rappelle avec joie et attendrissement cet unique et court temps de ma vie où je fus moi pleinement, sans mélange et sans obstacles, et où je puis véritablement dire avoir vécu. »

Tu affirmes sur ce banc l’autre après-midi – ce soleil cognait, c’était atroce de si mal le supporter !- que les relations changent les relations et que, malgré que ce soit une réalité dont tu as conscience et à laquelle tu te heurtes presque à chaque fois, tu t’en étonnes toujours dès que cette réalité survient. C’est ce que nous évoquions autrefois au sujet de l’impermanence des objets, et là encore, mon partenaire des Rêveries solitaires l’exprime si justement qu’on ne peut que reprendre ses propos : « Tout est un flux continuel sur la terre. Rien n’y garde une forme constante et arrêtée, et nos affections qui s’attachent aux choses extérieures passent et changent nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent ce passé qui n’est plus ou préviennent l’avenir qui souvent ne doit point être : il n’y a rien là de solide à quoi le cœur se puisse attacher. Aussi, n’a-t-on guère ici bas que du plaisir qui passe ». Aussi, pour Rousseau, de cette inconstance il faut se prémunir, en anticipant, en faisant « diversion » à ces inquiétudes engendrées par la perte d’un état de béatitude passager.

Pour ma part, j’ai décidé d’employer tous mes efforts, en dehors de ceux que j’engage au quotidien pour les contingences domestiques et professionnelles, à la rédaction de ce roman. Car il suffit d’éprouver ces insomnies et de ne rien en faire ! C’est trop de gâchis et c’est trop d’effort inutile. Autant produire (essayer de produire) quelque chose de ces rêveries qui sont mes nocturnes, afin de me libérer l’esprit d’une part, et de rendre un jour hommage à ce tendre amant, torturé fusses-tu, plus que tout autre chose, mais tendre quand même, durant ces années.
Te (nous) rendre hommage, si je pouvais seulement un jour te dédier cette œuvre, serait également faire la part belle aux plaisirs simples mais rares que nous nous sommes autorisés à ressentir et à éprouver, et porter aux nues cet amour libre, faussement libre car tristement dissimulé et refoulé aujourd’hui, mis au rebus par tant de contrariétés.

f.

P.S. : autant commencer la numérotation de ces Nocturnes par un numéro symbolique, celui de la première chambre à coucher que nous avons partagée; et puisque tu l’avais écrit (à titre prémonitoire, qui sait) dans ton courrier du lendemain, c’est effectivement peut-être « là que tout débute »…

2 réflexions sur “Nocturne 771

  1. Bonjour plume fragile – merci pour ton abonnement à mon blog !
    Quelle belle écriture aérienne, portant de profondes réflexions.
    Fragile ? J’ai cru l’être … quelques années ont passé, et ont révélé mes forces.
    Je dis bien  » mes « !
    Amitiés 🙂

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    1. Bonsoir papillon des livres, merci bcp pour votre commentaire ! J’ai aimé le caractère éclectique de votre blog.
      De plume fébrile et fragile, j’espère devenir une plume fertile et aussi assertive que je peux l’être dans la vie vraie. On verra comment l’écriture évolue.

      J'aime

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