Bonheur de te revoir.
J’avais commencé mon Carnet d’été en me demandant dans quel état j’allais te retrouver. Je le vois à présent. L’homme qui est venu à ma rencontre en contrebas semblait avoir rapetissé. Je me suis étonnée de te voir si couvert par le temps qu’il faisait. Radieux et lourd. De plus, ton affreuse migraine de la veille et ton retour nauséeux te donnaient vilaine mine. Traits un peu marqués malgré un visage relativement détendu. Tu avais de tout petits yeux qui peinaient à s’ouvrir pour me regarder. Ils se sont ouverts peu à peu au cours de la promenade, douce, et de la discussion, calme.

Non, tu n’as pas changé. Comme si trois semaines loin de notre ville et de son train-train allaient nous transformer. On aurait bien aimé.
Je ne m’arrête jamais de penser, dis-tu. De la place pour les migrants, des cultures de maïs à perte de vue, une catastrophe écologique, du bétail sans fourrage,… Je te regarde parler. Je t’écoute, un peu distraite. Je sais comment tu es. Tu es sur ta lancée, impossible de t’arrêter. De toute façon, t’arrêter pour te dire quoi ? Que te raconter ? Mes vacances ? Mes écrits ? Mes envies ? Je n’ai pas fait de politique pendant mes congés. Ce sera donc très prosaïque en ce qui me concerne.

Bonheur de t’avoir revu, même si dans tes yeux et dans ces traits fatigués je lis toujours cette grande tristesse indicible. Je vois cet homme, j’entends cet homme qui se cherche, qui cherche à se faire une place dans ce monde qu’il reconnaît (la campagne française, pourquoi pas ? rester en ville peut-être, ce serait plus judicieux pour les vieux jours) sans le reconnaître pour autant. Il y a tout à faire. Tout à entreprendre si tu le voulais.
Tu sais comment je suis, je travaille sans relâche pendant trois semaines et puis je m’arrête. Et puis je repars. Et puis je m’arrête. Tu connais un métier où ce rythme est viable ?
— Oui, écrivain. — Ah, oui.

Je le laisse parler. J’ai envie de m’exprimer aussi bien sûr, certaines questions me brûlent les lèvres, je voudrais m’étendre un peu plus que sur deux ou trois mots pêle-mêle glissés dans la conversation, lui raconter comment ça s’est passé avec mes Bretons, mes découvertes, mes lubies (mon phare)… Je ne sais pas par où commencer, alors je tente une approche avec mon écrivain :
— Tu n’as pas eu envie de m’écrire ?, dis-je un peu naïvement, à demi-mot.
Si, au début oui, mais après… tout s’est enchaîné et…
Et il n’a eu le temps de rien. Je sais. Deuxième approche :
— Tu as lu ?
Tu ne m’as pas écrit…
— Non, je n’ai pas voulu. Enfin, si, j’ai écrit, je t’ai écrit, mais pas à toi directement. Non, je voulais dire as-tu lu quelque chose ? feuilleté, entamé Passion fixe ?
Non, rien. J’ai acheté un magazine de philosophie, « Pourquoi avons-nous besoin d’être aimés »… regards en coin croisés, il sourit. — il est toujours dans mon sac. Pas ouvert. Je souris. Complicité — Ah, si ! j’ai lu. J’ai lu Harry Potter. Pas besoin de réfléchir.
Je rétorque avec mollesse : — Connais pas.

Pas envie de commencer à parler de HP; ça ne m’intéresse pas, je le lui laisse. Mais c’est surtout que le temps m’est compté ce soir. La sortie ne sera que d’une durée déterminée. J’ai la main sur le temps, les yeux rivés dans les siens. Je sens aussi que je n’ai de cesse de sourire, bêtement. C’est le sourire amoureux, béat, con, bienheureux. Mon bras cherche à effleurer le sien sur ce banc. Nous sommes à une distance plus que raisonnable, nous sommes trop loin. Je voudrais me rapprocher mais je ne peux pas. Je préfère encore sonder son état pour savoir si ce soir il y aura un élan du cœur, même si nos lèvres se sont spontanément dirigées les unes vers les autres, lentement, doucement, impact tout juste perceptible, joli bond, lorsque nos corps se sont retrouvés avant d’entamer notre ronde nocturne. Amants toujours un peu aimantés. Laissons la nuit tombante faire son œuvre.

Je laisse filer un peu le temps, je trouve en dépannage une excuse plausible pour repousser l’échéance. Je rentrerai plus tard que le temps d’une course habituelle, mais pas trop tard non plus pour ne pas éveiller les mauvais soupçons. Temps retardé, arrêté, suspendu. Suspendue à ses mots et bientôt suspendue à son cou. Ma tête repose contre son torse attendri par le pull qu’il porte. Cette carcasse ne s’est décidément pas rembourrée cet été.
On a quitté le banc, il faut repartir mais il n’est pas pressé. J’ai l’impression qu’il tente lui aussi de repousser ce moment fatidique, quand il faudra s’abandonner à nouveau. Il marche un peu, revient sur ses pas, contemple une dernière fois ces lieux qui lui ont l’air très familiers. Il est bien ici, entouré de ces potagers, ça se voit et ça fait plaisir à voir. Il s’arrête et se décide à me prendre dans ses bras. Profond soupir. Les deux corps respirent. Enfin.

picasso ligne simple baiser

Pour terminer, un baiser d’amour offert dans la ruelle avant de laisser la pénombre et la tranquillité des jardins privés et partagés derrière nous. Ce baiser, doux, appuyé mais léger, sincère ? (mais oui, voyons !), pardonnable ? (pas sûr mais on s’en fout !), l’ai-je rêvé ? Ce baiser tendre et silencieux, je l’ai aimé.

Bonheur court, instant figé. Je t’ai retrouvé.

Une réflexion sur “Baiser rêvé

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