Catégorie : Lettres

  • Fin orageuse enragée.

    22:22
    je ne t’écoute pas
    tes mots un couteau
    sous la gorge
    un mépris nouveau
    s’égoutte.
    coule.

    22:23
    ronger son frein
    empoigne non prise
    nuit = prison
    douleur ferme dans l’instant
    ménage en méprise ?

    22:33
    mauvaise passe
    là où le mépris
    n’est pas de poésie
    simples figurants
    pantomime
    entre cuisine et salon

    23:01
    remuer les méninges
    dans cette scène de bribes
    est-ce ce que je te méprise ?
    ton couteau est encore là
    sous/dans/en travers de
    ma gorge tes mots
    sans ta main,
    avec
    trancher la question.

    fin du
    remue-ménage
    anéantissement des voix
    extinction des feux
    demain verra.

    f.

  • Veille sauvage.

    22:22
    ne rien en dire
    obsédés devenus
    par le silence
    donné en pâture à la nuit.

    22:23
    rature cachotière
    effacer ?
    ce n’est pas qu’une question
    de traces qu’on ne veut pas laisser
    c’est faire de la place
    aux prochaines.

    22:33
    Suis-moi
    comme une bête
    retient cœur et souffle
    pour avancer dans ma nuit
    à pas d’heures.

    f.

  • Sommeil.

    22:22
    faible pluie
    araignée au plafond
    ne chasseras-tu jamais un seul moustique !
    tu fais ton nid ton doux cocon mais ne te fatigue jamais pour nous.

    22:23
    c’est promis
    si cela vient
    je me relèverai pour dire le monde
    comme une éclaboussure
    sous mes paupières écloses

    je laisserai couler la lave à 37,2°
    ce jaillissement de moi en mots
    sans justification

    ne pas chercher la source obstinément
    mais suivre le ruisseau
    qui draine nos rêves chaloupés

    le bras s’enroule autour du coeur
    juste là où tu m’attends

    22:33
    j’entends que tu appelles
    toi ? le rêve ? le verbe ?
    l’instant

    un cri reste un cri
    auquel je réponds.

    f.

  • Sens-toi seule et terre-toi dans la solitude enchantée que tu n’as jamais recherchée…
    f.

  • et moi ? un nom, peut-être ?

    Je t’ai déjà croisé. Je te vois parmi eux. Tu fais partie de ceux. Ceux qui se font peindre un peu d’âme, de mystère, de vie ou de magie sur eux. Cela ne m’a jamais traversé l’esprit de pigmenter ma peau d’un fragment du monde. Je lui appartiens déjà.

    Mais quand je te vois, toi, il y a quelque chose. Un autre sens. Un sens autre. Plus profond qu’un fragment, plus sincère qu’un mystère. Plus teinté peut-être.

    Je te croise, et aux beaux jours tes bras nus me parlent. Ils me disent qu’il y a d’autres images, d’autres symboles ailleurs. J’essaye alors de les deviner. De les compter. De me les représenter.

    Parmi tous ceux qui portent l’encre noire sur eux, il y a la nature. Il y a l’univers-monde. Un peu d’espace, de système solaire, d’astronomie, d’astrologie. Lieux communs. Valeur-devise. Et beaucoup de caractères chinois aussi. C’est beau, la calligraphie, ces idéogrammes qui dansent rendent les gens forts et heureux. Comme s’ils avaient acquis un savoir neuf à la seule force de l’encre qui sourde et a coagulé en eux.

    Et il y a toi, et tout ce dont tu as voulu t’imprégner, pour toujours.

    Je me demande,
    si tu me connaissais,
    si tu m’aimais,
    si je t’inspirais,
    si tu me comprenais,
    m’inscrirais-tu sur ta page corporelle ? et, qu’inscrirais-tu ?

    Si je te disais que je ne suis ni attachée à une plante, ni un animal incarné, que je ne suis ni même un nom, ni même un astre, si je te disais que j’appartiens à l’espèce des poètes, qu’inscrirais-tu sous ta peau ? m’inscrirais-tu au tableau de ta vie ?

    Moi, l’espère de poète, si j’en venais à changer de support d’écriture, je voudrais voir s’écrire sur mon corps, là, juste au-dessous du cœur : « J’aimerais que tu sois là. » Je pense même que je voudrais inscrire cette mention tout le long de mon corps, car pourquoi s’arrêter au cœur ? De mon cou jusqu’à la cheville :

    Sur moi. En moi. Gravé pour toujours.

    f.

  • Cher F.,

    Je ne pouvais pas dormir. La chambre était belle, noire. Belle et noire et sombre comme la nuit. La chambre était devenue laide, noire. Laide et noire et sombre comme mes pensées qui n’avaient de cesse de tourner, de communiquer entre elles sans que je les en empêche. Un délire tonitruant. Sourd. Silencieux. Nuisible. Comme la nuit.
    Parmi ces pensées, je repensai à mes lettres muettes, à mes Nocturnes. Qu’est-ce qu’elles disaient ? Je n’en avais plus aucun souvenir. Non pas que ces souvenirs furent lointains, tout cela n’était pas si vieux. Quelques années tout au plus. Probablement des écrits douloureux. Noirs. Silencieux. Sombres comme la nuit. J’en vins à me lever. Ce que je ne fais jamais. Peut-être que cette fois-ci, mon corps a parlé le premier, comme je ne réagissais.

    Tes spasmes faisaient trembler le lit. Agitation qui te prend quand tu es très fatigué. Tellement fatigué que tu ne m’as pas dit bonne nuit. Tu ne m’as pas embrassée. Je n’ai rien dit non plus. Je n’ai plus bougé. Seul un soupir profond s’extirpa de ma gorge – nul besoin de le retenir. Ainsi à peine étais-je couchée que tu sombras sans demander ton reste. J’y suis habituée. Par habitude, le suis-je vraiment ? En me posant la question, et en posant ce « j’y suis habituée », je réalise que je ne le suis pas. Un médecin m’avait dit un jour : « Non, madame, on ne s’habitue jamais à la douleur. La tolérer ou la supporter ne signifie pas s’habituer. Douleur. Pourquoi ce mot ? Pourquoi ce lien ? Pourquoi repenser à cette parole-là, précisément. Vacarme. Brouhaha. Pensées vagabondes. Pensées moribondes. Pensées somnambules. Le lit tremble à chaque fois que tu gesticules par ces gestes inconscients. Et une pensée ne me quitte plus : j’aimerais qu’il tremble parce que je jouis. Mais je ne jouis plus.

    Je m’efforce de trouver une issue. Ce mot jouir rode sans un mot, sans un cri, sans un sursaut, dans cette chambre, dans la nuit. Je ne jouis plus. Tu me condamnerais de le dire ainsi. Tu te mutilerais de le lire, de me l’entendre dire. Mais tes spasmes de nuit font trembler le lit. Et moi je lutte contre mon corps qui voudrait te saisir. Cela fait deux heures que j’ai fait le tri dans ma cervelle. Il n’y a plus rien à ranger. Tout est à sa place, dans des cases, peut-être même dans une seule, car ce ne sont que des courants électriques erratiques remis en rang, en ordre de bataille, celle de demain. Il est déjà minuit. Il ne reste que cette fichue envie de venir me blottir contre ton corps, chaud, tremblant toutes les minutes, ou toutes les 55 secondes, ce corps qui me rejette (malgré lui – c’est du moins ce que je souhaite). Je voudrais me tenir dans ton dos, te parler de mes angoisses de la nuit, de cette violence que j’ai subie, qui se rappelle à moi quand je me couche, de cette torpeur de ne pas m’endormir, de mon corps qui voudrait trembler lui aussi – de plaisir. Et m’évanouir. Je voudrais venir caresser ton épaule qui s’est amourachée d’une partie de mon oreiller sans qu’elle ne veuille s’acoquiner de ma personne. C’est cruel, c’est odieux. Quoi ? ce que j’en pense ou ce qu’il en est dans ce lit qui nous va si mal depuis quelque temps ? Je sais que tu m’aimes. L’amour n’a rien à voir là dedans. Je sais que l’on s’aime. Pour cela, contrairement à la douleur, on s’habitue. Trop. Trop vite. Trop à mon goût. On s’aime, et l’on ne désire plus. Mais moi, j’ai du désir à l’envi.

    Pourquoi dans mon cas est-ce si différent ? Parce que tu es malade ? Parce que tu prends trop de médicaments ? Probablement. J’ai envie de me le dire. Ce n’est qu’une justification. Ce n’est pas un remède à mes nuits. Pas un remède à mes envies. Fatal errement ? Animal aussi diurne que nocturne, mon tempérament souffre de la disette que tu lui imposes (malgré toi – je le redis). Ton bras fait presque tout le tour de ma tête, sans frôler pourtant mes cheveux. Je sens ton membre, si long, si grand, sans pouvoir lover ma petite tête dans ta main la surplombant. Tout geste de ma part sera perçu par ton corps comme une agression. Cela me fait peur. Cela me fait pleurer. C’est un chagrin qui isole et nous condamne, chacun de son côté. Et chacun n’y peut rien. Tes sensations se trouvant modifiées, je n’ai rien d’autre à faire qu’accepter ce sort qui m’est réservé. De nuit comme de jour, tout acte non mesuré, non suffisamment contrôlé te fait sortir ton bouclier. Et je suis saisie à chaque fois de ta réticence vive à vouloir te faire approcher. « Fais attention à mon corps, s’il te plaît », alors que j’avais à peine terminé de poser ma main sur ta poitrine, elle s’en trouvait éjectée. Comment préserver mon désir pour un corps qui ne veut plus du mien (malgré que tu veuilles de moi – je m’en convaincs) ? Comment exprimer mon désir quand il est contraint ?

    Cette camisole de draps est devenue insupportable. Mes hanches n’en peuvent plus, et si je continue à danser tu vas te retourner, te redresser, grommeler, et te réveiller, et ce sera foutu. Ta nuit en l’air. Alors dans toute la discrétion qui est la mienne, voilà que je me lève. Finalement, l’esprit a peut-être pris le pas sur le corps tout entier. Jouer la carte du discernement – contentement versus mécontentement – m’aura permis de m’extraire de ce combat au corps à corps à distance du tien, avec moi-même pour adversaire.

    T’écrire m’a fait du bien, même si l’écriture ne me soulagera pas de la frustration qui va revenir sitôt que je serai retournée sur le champ de bataille, dans ma tranchée, bien rangée de mon côté, comme mes pensées. Mais j’ai expurgé ce qui devait l’être, couché sur ce papier ce qui me taraudait, et m’enfermait dans une douleur qui devenait physique. L’on dira que j’ai tiré du positif à partir du négatif.

    L’ai-je seulement fait ?

    Bonne nuit, mon F.,

    f.

  • Cher F.,

    Je ne sais pas si cette lettre t’est destinée au final, mais je te l’adresse quand même pour compléter ma petite collection de lettres muettes, un petit peu abimées par le temps, le silence et l’absence, l’isolement et les petites fêlures ou les craquements que la vie sème. Il n’empêche que je t’aime, quand même.

    Je regardai mon bras, tendu vers le plafond, je le trouvai fort gracieux et fort long, j’imaginais qu’il représentait à peu près tout le chemin qu’ensemble nous avions déjà fait, sans savoir pourtant si ce chemin était déjà long, ou non, et je me demandai, tout en continuant d’observer ce bras dressé à composer des ombres au plafond, si nous marchions sur ce chemin de chair, ou si nous courrions comme deux beaux et jeunes lapereaux, ou si nous nous étions arrêtés, et si oui, pour quoi faire, qu’est-ce que nous pouvions bien regarder ou penser sur ce chemin, savons-nous seulement où aller, et à quel instant je vais saisir ta main ou à quel instant tu saisirais la mienne, et c’est là que j’ai senti une tension irradier, une petite tension légère, et pas bien vilaine, qui semblait me faire signe de baisser ce bras qui allait finir par devenir blanc, ou bleu, à force de vouloir toucher ce que je n’atteins jamais, à force de me poser des questions qui s’en vont et qui reviennent à chaque fois, sans leur réponse, alors à quoi bon, et au bout de ce bras qu’il me fallait baisser tout de même, je retrouvai ma petite épaule qui me remerciait de la reposer enfin sur l’oreiller, ce à quoi je lui rétorquai que si je l’avais fait reposer, c’était pour que vienne s’y poser un baiser, mais la petite épaule demeura orpheline et muette dans sa chair, et reprit pour elle-même le cours de mes pensées.

    f.

  • Ma Chère,

    Je viens de terminer Trois nuits dans la vie de Berthe Morisot. Un livre commandé expressément, et qu’il n’a pas été facile d’acheminer jusque dans mes rayons. C’est le problème de l’administration…

    Étonnante, l’écriture de Mika Biermann. Après un coup d’œil rapide à sa bio, on sent bien l’artiste derrière le récit (« Un verre d’eau rencontre un rayon de soleil. Sur le bois gras tremblent des reflets. Une pomme verte attend le verdict.« ). Il remplit son contrat de faire des mots des touches de couleur, qui ne sont plus simplement des touches, mais un véritable tableau, en l’occurrence ici, celui de Berthe Morisot. Si je t’en parle, c’est parce que tu l’aimes autant que moi, et parce que l’artiste, c’est toi. C’est toi qui me parles de tes pinceaux, autant que de tes pensées, de tes encres, autant que de tes maux.

    Ces Trois nuits filent, défilent, comme les paysages quand on peut les apercevoir en voyage. Mika nous emmène à la campagne. La quatrième est gentillette, même si l’on nous suggère d’emblée des « méditations corrosives sur la chair« . Sans se douter de rien, ni rien appréhender de particulier, le récit tient la promesse de son résumé. Le lecteur se retrouve confronté à des scènes inattendues, d’une violence et d’une beauté surprenantes, beauté sommaire, exécutive, exprimée dans les gestes dépeints-décrits par l’auteur-artiste. Nous plongeons dans l’intimité crue du couple Manet-Morisot. « Dans la chambre, tout est calme« , jusqu’à ce que Berthe décide de mettre son mari à poil, littéralement, une mise à nu physique, presque viscérale. Et nous ne sommes pas sur une petite route de campagne calme et tranquille. Prêtre et villageois, artistes parisiens bourgeois en vacances, tous ont leur côté obscur, très tôt mis en lumière, sans ambages, sans fioritures (« personne ne vient se confesser dans ce pays ! C’est un canton de sauvages !« ). Même les autres impressionnistes cités et les personnages de mythologie qui surgissent dans l’ouvrage ne sont pas décrits sous leur plus beau jour (« Eros regretta sa réaction violente« ; « David et sa clique ont guillotiné la légèreté« ; Courbet est un « père Fouettard« ). Les animaux aussi en prennent pour leur grade (« les chevaux sont maladroits« ; les cochons sont « pire que des bovins« ) ! Bref. Les hommes ne sont que des bêtes : « Nous sommes des bêtes magnifiques », s’exclamera Berthe. Surtout pendant l’acte. Des monstres, même ! lorsque Mika nous dessine une partouse à trois têtes (« la bête à trois dos, trois bouches, trois sexes, à six yeux, six mains, six oreilles, à douze pattes, à soixante-douze côtes… ») ! Mika aime la mythologie. On le sent très bien lorsqu’il consacre un chapitre à Éros et Psyché. Ça tombe bien. Notre Berthe aime à se comparer à Psyché. On peut dire que Mika et Berthe se sont bien trouvés. La mythologie est un beau prétexte pour nous parler de peintures et de toutes ces œuvres d’art immortalisées dans nos musées.

    Berthe voudrait bien peindre une toile avec Eugène dans le rôle d’Éros, et son autoportrait en Psyché. Malheureusement ce n’est pas possible. Elle passerait pour une traître à la cause. Seule l’Académie chérit le sujet mythologique… Pourtant, elle pourrait traiter le thème de manière résolument moderne !

    C’est un livre où tout devient possible pour Berthe (se baigner dans la rivière, oh oui !), où tout se dit, les langues se délient (en tout cas, Berthe a bien décidé d’en faire son parti pour le reste de ses vacances), le langage est on ne peut plus familier, employé avec tendresse et parcimonie, compensé par une description pensée, léchée (mais pas trop – sauf pour le cunni), esthétisée – pour la bonne cause, l’art de la peinture. On aime autant les natures mortes (un sujet que Berthe déteste, par ailleurs) illustrées par Mika, que les répliques tranchantes qu’il fait dire à Berthe, et l’on rit ! On croit que son mot préféré est désinvolture. On aime quand Berthe ironise et se moque d’elle-même : « On se demande ce que peut foutre un peintre pendant une demi-heure : combien de touches faut-il pour faire un tableau ? Combien de couches ? Berthe a un pinceau entre les dents, le manche lui a teint un coin de la bouche en vert. » Je me suis amusée à imaginer Mika en train de rire, lui aussi, en peignant son livre. La scène de la tante qui fait un sermon public aux petites Morisot au cours d’un repas de famille, et qu’on fait sortir de table pour qu’elle « calme ses nerfs » m’a fait beaucoup rire, oui. On rit parce que l’on se dit qu’à l’époque, on se rend bien compte que les mœurs n’étaient pas tendres. Il n’était pas facile d’être une femme. Comme, à mon avis, il pouvait être compliqué d’être un homme, la preuve avec ce pauvre Eugène, bien démuni lorsqu’il fait face à sa femme qui en veut, qui le veut, qui pourrait le bouffer tout cru, et partant qu’il fait face à la question de leur sexualité. Sans brandir l’étendard de la question des genres, de la lutte féminine, des scandales d’alors, Mika arrive à parler d’un sujet contemporain, parvient à dépeindre un temps ancien par le prisme d’un dialogue moderne. Ce petit carnet est plein de tonus, il est charmant de vivacité, il est à la fois sombre dans le réel évoqué en filigrane de chaque ligne et lumineux comme le caractère tempétueux de Berthe. Mika rature les codes sociaux comme il donnerait un coup de cutter dans une toile. Et ça, c’est beau ! Les charmes de la nudité sont portées aux nues. La pudeur est désarmante. L’appétit sexuel est puissant et dévastateur. Le sexe respire la campagne, son purin, les épices, l’humidité, le renfermé, « la confiture » ou encore « le lait caillé ». Et la page se tourne. Le calme revient. Le rythme est voulu par l’artiste — « Trop rapide. Trop lent ». Les esquisses de nature nous offrent des moments de quiétude, d’attente, d’ennui volontaire, utile, nécessaire à l’exercice du style.

    Ce que la bio de Mika ne dit pas, c’est s’il est cuisinier à ses heures. En tout cas, son petit livre est parfumé, il sent bon le lard fumé. Après quelques hésitations… « L’après-midi avan[çant] à pas de pigeon« … (Berthe a faim ! très faim… quand est-ce qu’elle va pouvoir manger un plat digne d’un bistro parisien, enfin !?), Mika nous donne alors l’eau à la bouche, et s’improvise cuistot avec une recette alléchante d’amourettes, qu’on imagine bien déglacées au vinaigre ou au vin. La cuisine à la française s’invite à la table des Manet, même dans un estaminet où l’on ne sert qu’un « plat unique ». C’est déjà ça. Le vin, Berthe n’y touche pas, ou presque. Elle sait qu’Eugène n’aime pas. Elle se retient. Mais quand la fureur de vivre et de se libérer prend le dessus, au diable les convenances des petites femmes de Paris ! Car c’est bien cette envie folle qui traverse Berthe tout au long de ces Nuits. La faim, l’hygiène, les soins, le sexe, le sexe masculin, le sexe féminin, le sexe à deux, à trois, tout y passera à l’issue de ces Nuits que Mika romance sous forme d’allégories (il y a « Nuit, et son compagnon, Noir. Leurs enfants, la petite Aube aux joues rouges et son frère Crépuscule…« ). On dirait que Berthe se sent bien seule, la nuit. On osera dire qu’elle broie du noir. Alors, son esprit divague, elle s’invente des histoires, elle scrute les ombres et le bruit. Imaginer et voir son mari nu, c’était déjà une aventure ! Mais aura-t-elle jamais l’occasion un jour d’aller plus loin que les herbes hautes et les barreaux de son lit ?

    Pour conclure, Trois nuits dans la vie de Berthe Morisot est peut-être bien à l’image des impressions de Berthe la nuit, « un tableau du Caravage. Sans têtes coupées, sans saints, sans anges. » Des nuits lors desquelles Berthe se réserve des plaisirs secrets à venir, fomente des plans pour sortir de son corset, s’emparer des étoiles, aspirer les couleurs des arbres, les injecter dans ses propres toiles et… se découvrir toujours encore nouvelle, un peu plus épanouie, un peu plus sûre d’elle, d’un lendemain à un autre, le chevalet toujours vaillant, debout, sous des ciels changeants, à la lumière des cours d’eau. Berthe Morisot ou une vie de pinceaux. Trois nuits est aussi une ode au terroir français, on y apprend à dépecer un lièvre en deux temps trois mouvements, et finalement, les vacances s’achèvent de manière assez brusques pour notre femme-peintre. L’on se demande si c’est parce que la campagne ne l’inspire guère plus que ça, ou si ce sont « les soufflés et les mousses » de Paris qui manquent au couple Manet, ou tout simplement, la honte à effacer de l’ardoise ((l’abandon du portrait de la Nine dans la maison de campagne en dit long), scrupules d’un soir mouvementé qui n’aurait jamais dû se produire pour ces personnalités bourgeoises, qui décident de faire machine arrière, et de rentrer dans leurs pénates pour remettre les pendules à l’heure et revenir dans le droit chemin parisien.

    Et toi, ma chère C., comment peins-tu aujourd’hui ? Tes humeurs sont-elles tiraillées par ta vie en ménage ? Comment composes-tu ? Je sais que la musique – ta muse, la vraie – t’est d’un grand secours d’ordinaire. Parle-moi de tes derniers dessins. Je sais aussi que tu attends de m’écouter. M’entendre te lire te ferait du bien. Nous y parviendrons, c’est promis. Moi aussi je dois composer. Pour moi. Pour toi.

    Amitiés colorées,

    f.

  • Cher F.,

    Ces soirs-là, j’erre. Assise, je me relève, je vais dans la cuisine, me frotte les yeux, ne sais plus trop ce que je suis venue y faire. Je repars souvent sans autre commentaire; parfois je bois du lait, ou me sers une bière. Je reviens m’assoir, toujours en me frottant les yeux. En face de l’écran, je sais cependant ce que je suis revenue chercher : ma marionnette, que j’avais longtemps délaissée. Écrire, jouir, jouir, écrire…

    Pourtant, il y a ces yeux. Il y a cette jambe. Il y a ces seins. Il y a la poitrine. Il y a la symphyse… Tout cela brûle, tiraille, mine. Me masserais-tu, la prochaine fois que l’on se verra ? Je n’oserai pas demander quoi que ce soit, alors je te l’écris. Mais tu comprends, n’est-ce pas. La gageure à te communiquer mes besoins, mes envies, ah !

    Et puis tu sais, il faut nourrir EROS. EROS c’est la vie. La sensation de vivre, de t’aimer passe par lui, c’est inévitable. C’est notre marionnette, il faut tirer les ficelles du désir. Il faut la provoquer jouer avec elle pour jouir, sinon, EROS reste derrière le rideau baissé, assis sur un banc ou se morfond dans une caisse, enfermé. Quand ce n’est pas cela, il prend la poussière, se dégrade, se détériore, tout seul.

    Ai-je trop d’attentes, F. ? Dis-moi ton langage. Quel est-il ? Quel amour parles-tu ? Les mots, les moments, les gestes, les cadeaux ? Rien de tout cela ? Les gestes comptent beaucoup pour moi, gestes simples, tendres, marques d’attention (tu en as !), gestes intimes, tactiles. En ce moment, j’ai terriblement besoin de ceux-là.

    Serre-moi contre toi. Caresse-moi, ça et là. Fais aller cette bouche dans des recoins que je ne soupçonne pas. Embrasse-moi encore. Et les douleurs s’estomperont, une nuit, une heure. En tout cas je les oublierai, en ne pensant plus qu’à tes bras.

    f.

  • Cher F.,

    Je ne comprends pas. Il y a tant à dire, et pourtant. Les mots ne sortent pas. Ne sortent plus. Sont-ils eux aussi con… ? Non, je ne peux plus le prononcer. Ce mot, « tu-sais-quoi ». Notre « You know wh.. », qu’on tait, qu’on terre, enterre, qu’on ne veut plus prononcer depuis des mois.
    Je m’interroge sans croire à grand-chose. Je m’interroge sur ce qui me ronge, ce qui me fait le plus de mal. Les questions me traversent sans but. Elles savent qu’aucune réponse ne leur sera donnée. Peine perdue. Tout va mal. Rien ne va plus. Cependant, d’autres savent comment contourner cette impasse, continuer aveuglément à vivre, presque comme si de rien n’était. Comment font-ils ? Moi, je me sens vide et misérable, alors que j’ai bien plus que ceux qui ont déjà depuis longtemps tout perdu. TOUT. Entreprise, santé, famille. Comment font-ils à présent pour survivre ? Moi, je suis déjà bien prétentieuse de vouloir simplement vivre. J’ai souvent mal au ventre et le vertige, comme si j’avais le mal de mer, le mal de l’air, sans raison. Pas de voyage, pas de transport, pas de décalage horaire. Pas de raison. Mon corps, cette boussole, a perdu ses pôles. Comment veux-tu que je m’en sorte ? Mon énergie à tout rompre a mystérieusement disparu. Elle s’est éclipsée, sur une île, si tu veux mon avis. Quelque part où personne n’irait en abuser, l’ennuyer avec des considérations illogiques. Mais du coup, je suis en rade, j’ai perdu mon lestage. C’est le naufrage terrestre, urbain, viscéral.
    Tout de même, pourquoi ici, et pas ailleurs ? Comment s’en sont-ils sortis ? Pourquoi n’en parlons-nous plus, des autres pays, des autres contrées où s’est arrivé ? Pourquoi n’y a-t-il l’air de n’exister plus que ces quelques lettres ? Quelques lettres qui régissent nos vies. Plus rien d’autre ne compte. Seulement ces lettres, et les chiffres. Des chiffres qui dictent tout. Des pourcentages, une compétition seringue tendue, une course politique sans fin ni fond. Pourquoi ferment-ils, eux ? Pourquoi d’autres pas ? À gauche, ils peuvent, ils «autorisent», à droite, pas. « Pas d’études solides », c’est bien ce qu’ils écrivent. Alors, sans fondement, ainsi on nous prive. Mais où est la révolte ? La vraie ? Je ne te parle pas d’une manifestation déguisée ni d’un bal démasqué. Non, je te parle d’une vraie révolte humaine, fondamentale. Que ce qui nous consume sorte au grand jour, que les voix s’élèvent et s’insurgent, et disent : « SI ! Continuons à faire notre travail ! SI ! Nos voisins le font. Pourquoi pas nous ? Nous sommes aussi essentiels que nous sommes vivants ! SI ! Nous existons. Si ! Nous vivrons avec et nous ferons autrement ! Remplissons les prisons, tant qu’à faire. Ils passeront ainsi pour des cons. Payons le prix qu’il faut pour en finir avec ces phases de déprime qui n’ont jamais fait leur preuve en un an ! Un an pour analyser, faire des simulations, éprouver la situation, anticiper. Et en un an, aucune leçon n’aura été tirée. Fermer, ouvrir, fermer, rouvrir. Trois mois, trois semaines, un mois, quinze jours… La même rengaine. Je suis dépitée, affligée, démunie.

    Tu sais ce que Ph. Sollers écrivait alors à son Shammouth, dans les moments de détresse et de désarrois ? Il lui écrivait : « reuzmenkonça » [Heureusement qu’on s’a]. Leur union pour horizon. La seule chose insurmontable entre eux était l’absence de courrier, le retard de la poste. Le reste, c’étaient des broutilles. Au moins, je croupirai avec toi. Je tenterai de continuer ces missives, quitte à les collectionner. Inutile de t’embuer l’esprit avec ça. Moi, il me tardait d’écrire. Cela me coûte aussi. Étrange paradoxe. «La plupart du temps, je me demande si je tiendrai, je suis plutôt effrayé, et, en même temps, grand calme, tranquillité bizarre. » Voilà ce qu’il disait aussi. Je sais que ton père l’a fréquenté, et que tu préfères ne pas y penser. Mais ce type – enfin, sa façon d’écrire, de dire le monde et l’amour me parlent beaucoup. Cela me rassure quand je sombre. Il verse un peu dans une forme de phénoménologie ou de métempsycose parfois aussi. Je m’abandonne facilement à ces mots divagant, qui dérivent et contrastent avec sa verve courante. Lis un peu ça : «Depuis mon lit, […], je suis tombé amoureux d’un bosquet d’acacias. Incompréhensible, la fascination qu’exerce sur moi cet arbre. Pourquoi ? En tout cas, pas question de me parler d’une autre espèce. L’acacia, c’est moi. »

    Mon pire ennemi en ce moment, ce n’est pas ce con…, c’est la fatigue. Sainte horreur fatigue détestable qui m’emporte et me noie. Comment lutter, sinon dormir, dormir ? Mais comment dormir quand je ne dois pas, quand je ne veux pas. C’est une lutte infernale. Chaque jour est un combat. Certains crient de garder la foi. Moi, je me martèle de garder la joie. La joie et les sentiments multiples qui la (dé)composent (surprise, tristesse, dégoût, colère, peur) permettent de maintenir la tête hors de l’eau. Et ces lettres sont mes voyages; les mots mon refuge. Cela ne changera pas le monde. C’est pire que tout, je trouve. Mais l’issue la plus délirante serait de ne plus t’écrire. Ne plus t’écrire, ce serait mourir. Pour moi, ce serait bien pire. Alors la morosité pour un mieux. En attendant. Patience, patience. Contempler les marées. Le Chaos n’est qu’un complot, n’est-ce pas ?

    f.