Cher F.,

Je ne comprends pas. Il y a tant à dire, et pourtant. Les mots ne sortent pas. Ne sortent plus. Sont-ils eux aussi con… ? Non, je ne peux plus le prononcer. Ce mot, « tu-sais-quoi ». Notre « You know wh.. », qu’on tait, qu’on terre, enterre, qu’on ne veut plus prononcer depuis des mois.
Je m’interroge sans croire à grand-chose. Je m’interroge sur ce qui me ronge, ce qui me fait le plus de mal. Les questions me traversent sans but. Elles savent qu’aucune réponse ne leur sera donnée. Peine perdue. Tout va mal. Rien ne va plus. Cependant, d’autres savent comment contourner cette impasse, continuer aveuglément à vivre, presque comme si de rien n’était. Comment font-ils ? Moi, je me sens vide et misérable, alors que j’ai bien plus que ceux qui ont déjà depuis longtemps tout perdu. TOUT. Entreprise, santé, famille. Comment font-ils à présent pour survivre ? Moi, je suis déjà bien prétentieuse de vouloir simplement vivre. J’ai souvent mal au ventre et le vertige, comme si j’avais le mal de mer, le mal de l’air, sans raison. Pas de voyage, pas de transport, pas de décalage horaire. Pas de raison. Mon corps, cette boussole, a perdu ses pôles. Comment veux-tu que je m’en sorte ? Mon énergie à tout rompre a mystérieusement disparu. Elle s’est éclipsée, sur une île, si tu veux mon avis. Quelque part où personne n’irait en abuser, l’ennuyer avec des considérations illogiques. Mais du coup, je suis en rade, j’ai perdu mon lestage. C’est le naufrage terrestre, urbain, viscéral.
Tout de même, pourquoi ici, et pas ailleurs ? Comment s’en sont-ils sortis ? Pourquoi n’en parlons-nous plus, des autres pays, des autres contrées où s’est arrivé ? Pourquoi n’y a-t-il l’air de n’exister plus que ces quelques lettres ? Quelques lettres qui régissent nos vies. Plus rien d’autre ne compte. Seulement ces lettres, et les chiffres. Des chiffres qui dictent tout. Des pourcentages, une compétition seringue tendue, une course politique sans fin ni fond. Pourquoi ferment-ils, eux ? Pourquoi d’autres pas ? À gauche, ils peuvent, ils «autorisent», à droite, pas. « Pas d’études solides », c’est bien ce qu’ils écrivent. Alors, sans fondement, ainsi on nous prive. Mais où est la révolte ? La vraie ? Je ne te parle pas d’une manifestation déguisée ni d’un bal démasqué. Non, je te parle d’une vraie révolte humaine, fondamentale. Que ce qui nous consume sorte au grand jour, que les voix s’élèvent et s’insurgent, et disent : « SI ! Continuons à faire notre travail ! SI ! Nos voisins le font. Pourquoi pas nous ? Nous sommes aussi essentiels que nous sommes vivants ! SI ! Nous existons. Si ! Nous vivrons avec et nous ferons autrement ! Remplissons les prisons, tant qu’à faire. Ils passeront ainsi pour des cons. Payons le prix qu’il faut pour en finir avec ces phases de déprime qui n’ont jamais fait leur preuve en un an ! Un an pour analyser, faire des simulations, éprouver la situation, anticiper. Et en un an, aucune leçon n’aura été tirée. Fermer, ouvrir, fermer, rouvrir. Trois mois, trois semaines, un mois, quinze jours… La même rengaine. Je suis dépitée, affligée, démunie.

Tu sais ce que Ph. Sollers écrivait alors à son Shammouth, dans les moments de détresse et de désarrois ? Il lui écrivait : « reuzmenkonça » [Heureusement qu’on s’a]. Leur union pour horizon. La seule chose insurmontable entre eux était l’absence de courrier, le retard de la poste. Le reste, c’étaient des broutilles. Au moins, je croupirai avec toi. Je tenterai de continuer ces missives, quitte à les collectionner. Inutile de t’embuer l’esprit avec ça. Moi, il me tardait d’écrire. Cela me coûte aussi. Étrange paradoxe. «La plupart du temps, je me demande si je tiendrai, je suis plutôt effrayé, et, en même temps, grand calme, tranquillité bizarre. » Voilà ce qu’il disait aussi. Je sais que ton père l’a fréquenté, et que tu préfères ne pas y penser. Mais ce type – enfin, sa façon d’écrire, de dire le monde et l’amour me parlent beaucoup. Cela me rassure quand je sombre. Il verse un peu dans une forme de phénoménologie ou de métempsycose parfois aussi. Je m’abandonne facilement à ces mots divagant, qui dérivent et contrastent avec sa verve courante. Lis un peu ça : «Depuis mon lit, […], je suis tombé amoureux d’un bosquet d’acacias. Incompréhensible, la fascination qu’exerce sur moi cet arbre. Pourquoi ? En tout cas, pas question de me parler d’une autre espèce. L’acacia, c’est moi. »

Mon pire ennemi en ce moment, ce n’est pas ce con…, c’est la fatigue. Sainte horreur fatigue détestable qui m’emporte et me noie. Comment lutter, sinon dormir, dormir ? Mais comment dormir quand je ne dois pas, quand je ne veux pas. C’est une lutte infernale. Chaque jour est un combat. Certains crient de garder la foi. Moi, je me martèle de garder la joie. La joie et les sentiments multiples qui la (dé)composent (surprise, tristesse, dégoût, colère, peur) permettent de maintenir la tête hors de l’eau. Et ces lettres sont mes voyages; les mots mon refuge. Cela ne changera pas le monde. C’est pire que tout, je trouve. Mais l’issue la plus délirante serait de ne plus t’écrire. Ne plus t’écrire, ce serait mourir. Pour moi, ce serait bien pire. Alors la morosité pour un mieux. En attendant. Patience, patience. Contempler les marées. Le Chaos n’est qu’un complot, n’est-ce pas ?

f.

2 réflexions sur “Garder la joie

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