Ce jour-là, j’étais hors de moi. Hors d’œuvre. Hors du monde au beau milieu du monde. Je débordais comme un moule trop rempli, comme un vase qu’on aurait chargé, chargé, sans prêter attention à la quantité d’eau qu’il contenait, comme du lait qu’on n’aurait pas surveillé d’assez près. Or, je ne suis pas soupe au lait. Ce n’est pas mon tempérament premier. Ce jour-là, j’ai débordé. De partout ou de toute part. Une explosion de colère, de frustration, de déception, d’envie et de joie aussi. De joie et d’envie d’exprimer cette colère, cette frustration, ces déceptions. Ce jour-là, j’étais HORS DE MOI.
Dans ce genre de situation, je sais ce que je dois faire. Je sais comment être hors de moi. J’ai pris le temps de marcher et de faire ce que j’avais à faire sans que cela ne me pèse. Sans pression. Sans contrainte extérieure. J’ai marché jusqu’à la librairie. Ce serait quitte ou double : double joie, double envie (ou envie double – lire/écrire). Ou double colère, double frustration, double déception, écœurement, fuite en arrière ou en avant. J’avais des chances de passer un bon moment. Ce le fut. Soulagement.
Furtivement je tournai le tourniquet des poches et des éditions ALLIA. Éloge de la paresse ? non, j’ai déjà mon idée sur la question. La philosophie de Platon ? non plus. Pas envie de côtoyer Platon aujourd’hui. Plaisir et Désir. Récit d’amour, pas bien épais. Non merci. J’ai déjà ce qu’il me faut. Ah, ah… HORS DE MOI, de Claire MARIN. Eh bien voilà. C’est parfait, celui-là, il est pour moi. Voyons voir, qu’est-ce que ça raconte ? « Les choses n’ont pas été prévues ainsi. » Ah, non, ça c’est sûr. Bon, c’est un peu naïf et court comme quatrième de couverture. Que raconte Claire à la première page ? Elle nous propose une définition du mot malade. Moui, bon, ça commence mal. « Qui se trouve en mauvais état ».
Le suis-je ? Est-ce que mon corps est malade ? Non, ça va, je me porte bien. Juste quelques douleurs ça et là dans le dos et les hanches parfois. Mais l’ensemble se meut encore très bien. Est-ce que mon cœur va bien ? En pleine forme, madame ! Y a intérêt avec les exercices de cardio que je fais. Est-ce que mon cerveau va bien ? Je crois que ça cogite beaucoup, ça pense, ça réfléchit, ça (co-)ordonne plutôt bien. Alors on va dire que tout va bien.
Qu’est-ce qui ne va pas alors ? Pourquoi suis-je donc hors de moi ? Qu’est-ce que cela signifie être hors de soi ? Continuons. Qu’en dit Claire Marin ?
Il n’y aura pas de fin heureuse. Autant le savoir d’emblée. C’est une histoire tragique, faite de répétitions et d’aggravations. Quelques silences entre les soupirs, les gémissements, les pleurs ou les cris, de douleur ou de rage. Une vie intense. Des corps nus, exhibés. Le mien au moins. Un récit impudique
Pas de fin heureuse. Récit tragique. Well, well. Je ne sais pas si c’est ce qu’il me faut, mais peut-être bien. Combattre le mal par le mal ! Allez, ça nous changera des poèmes à l’eau de rose qui endorment les esprits fragiles.
Quelques pages feuilletées plus loin au hasard me font comprendre qu’il s’agit du récit de vie (ou de mort) d’une anorexique. Très peu pour moi. Ce n’est pas ce genre de combat contre lequel je me bats aujourd’hui. Et pour avoir essayé d’aider et de sortir un proche de cette souffrance atroce qu’est la lutte contre l’anorexie, je n’ai pas du tout envie de lire ce bouquin. J’ai envie d’aller le ramener. Me faire rembourser. Même pas. Gardez-le. Je n’en ferai pas bon usage. Il était très bien sur ce tourniquet. Platon aurait été plus sage. Mauvaise pioche.
Je suis toujours hors de moi. Sans savoir comment j’en arrive là. L’histoire de C. Marin ne m’aidera pas. Je me consolerai en me disant qu’il y en a qui vivent des histoires tragiques et violentes dans ce goût-là. « Ce goût-là », c’était peut-être de mauvais goût de dire ça. Peu importe.
Aujourd’hui, j’étais hors de moi. Avant de me raviser et de remettre cet ouvrage somme toute surement d’une belle facture, je continue de tourner quelques pages. Un mot enfin me saute aux yeux et me dégage la vue et l’esprit : le désir. Oui ! Eurêka ! C’est ça. C’est le désir qui me sauvera. Sans désir, je suis hors de moi. Mais le désir ne se maîtrise pas. Le désir est instable. Comment saisir cette inconstance et s’en servir chaque fois que « ça ne va pas » ? Comment se rappeler à l’ordre ? Comment le retrouver quand il s’est en allé. Allons, allons, je préfère ce genre de combat à celui de C. Marin. Combattre le désarroi par le désir. Il faut que je retrouve le fil des Lignes du souvenir. Me souvenir de mon désir. Et tout ira mieux.
Demain, tout ira bien. En attendant, je suis hors de moi. Et toi, F., où en es-tu ? Il n’y a pas pire souffrance que ton silence dans ces cas-là. Tu le sais. Tu te moques de moi. Je t’ai dénommé désir, ce n’est pas pour rien. Quand reviendras-tu ? Désir, ô mon désir, reviens-moi !
Répondre à HORS DE MOI (II – l’émerveillement) – La plume fragile Annuler la réponse.