Cher F,

En tandem j’entends battre nos cœurs.

Je n’ai jamais poursuivi cette lettre. Quand était-ce ? J’ai dormi paisiblement cette nuit. Sentir ton ventre et sa chaleur m’ont fait le plus grand bien et m’ont réconfortée.
Et si ce n’est pas toi, c’est cet oreiller. L’oreiller-ventre. T’en ai-je déjà parlé ?

Ma fille commence à savoir lire. Elle apprend et déchiffre tout, décortique toutes les syllabes qu’elle trouve et qui passent sous ses yeux grand ouverts. Je vais devoir cacher mes carnets, leur trouver une meilleure cachette que dissimulés sous quatre livres sur ma table de nuit ou dans une veille valise sous le buffet.

Ce soir, tu n’es pas resté. J’ai lancé le disque d’Amélie, le premier de la colonne, toujours facile à trouver et à attraper. Il y a la Valse, et la Comptine d’une nuit d’été, et le « si tu n’étais pas làààààà, comment pourrais-je viiiiivre ? ». J’avais lu que Y. Tiersen avait été très mécontent des enregistrements effectués pour les besoins du film. Moi, je suis satisfaite et apaisée quand j’écoute ces berceuses et ces comptines. Pour t’écrire, il y a toujours les deux compères Satie et Chopin bien sûr, mais ils sont trop nerveux.

Ma fragilité est à son paroxysme, comme tu le sais. Blottie contre toi, quand tu m’as rattrapée et retenue ce midi, je n’ai pas pu retenir ce flot salé, visqueux et boueux, gris, de colère et de dégoût. C’est cela. Ce liquide pourrait sortir des égouts, il en aurait la même odeur, la même couleur. Sauf que ce liquide sortait bien de mes yeux.

Contre toi, je retrouvai le calme étonnamment rapidement. Cela me surprit moi-même. Il n’y a pas que la nuit. Tu peux en tout lieu à toute heure canaliser ma petite fureur. D’une certaine façon peu commode d’ailleurs. Je te désirais si fort même dans ma torpeur. J’étais pétrie de toi tout en étant geyser : j’explosais en dedans de moi. Torrent de lave d’amour – j’utilise ce mot qui ne veut rien dire, sans doute parce que j’ignore comment le dire autrement – j’exultais d’être si près de toi et de jouir dans mon inertie. Intactes, fébriles, mes sensations étaient toujours aussi vaillantes. Elles ne faiblissent pas, même dans mes pires douleurs. Quel bonheur de te sentir presque fusionné avec mon visage, mes bras, ma poitrine, mes jambes, jusqu’aux talons. Ton être dégage une chaleur constante. En fusion, elle ne faiblit pas, elle non plus. Puis tu es venu sur moi, avec tendresse, et j’ai vibré à chaque mouvement que tu as donné à ton corps, à chaque onde qui se diffusait sur le mien. Dans mon cou, entre mes doigts, sur ma bouche et le long de mes joues, le long du bassin – toutes épines alertes – et ses sillons d’agapé. La symphyse éros tremblait légèrement.

De petits frissons chauds et uniformes me donnèrent l’impression que je récupérais de la tonicité dans ce corps devenu atone. Il me sembla, à cet instant précis quand tu te trouvais au-dessus et à la fois sur moi, que je reprenais possession de quelque chose qui m’avait longtemps appartenu, mais dont je m’étais défaite soudain par une forme étrange et étrangère de dépossession.

Tu me possédais à nouveau. Je me sentais envahie d’une force maîtresse, et d’un bien-être diffus qui ne tomba pas dans l’excès. Possédée par ton ventre, j’étais. Je jouissais d’une jouissance douce qui ne me coûtait pas, qui se donnait à moi, et que j’accueillais sans effort. C’était comme boire quand j’avais soif, manger quand j’avais faim. Il n’y avait pas de retenue, et je n’avais plus ni tristesse ni aigreur à contenir. Je n’avais qu’à jouir. Jouir du morceau de vie qui m’animait à mesure que tu m’effleurais et me regardais.

Sans que la valse ne dure, je ne résistai plus. Je ne devais plus résister; je pouvais me laisser happée par un sommeil bienfaiteur, désintéressé, victorieux.

f.

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