Cher F.,

Je décide enfin de t’écrire, à l’improviste, la curiosité et l’étonnement tirés et attirés par un faisceau de lune qui dans ce ciel si noir ressemble suspendue à un décor théâtral, à une illustration de conte ou de dessin animé. C’est très beau, on croirait voir la corde qui la relie et la retient à une étoile qui lui fait de l’œil : c’est l’attirance des corps. Mais lorsque je suis rentrée chez moi, c’est l’arbre qui cachait l’astre, et je ne pouvais déterminer s’il y avait plus de brume que de feuilles pour lui faire un voile. La lune a sa pudeur. Je la trouve narcissique et timide. On pense la connaître, mais on ne la connaît jamais vraiment sous son vrai visage. Elle en a tellement. Ce soir, par exemple, est le témoin d’un visage flamboyant et caricatural que je ne lui connaissais pas, comme si la nature avait soudainement des allures de superficialité. J’ai repensé au film The Truman Show. Tout ce cinéma. Cette société. C’est bien une comédie. La Comédie humaine. Balzac ne s’était pas trompé dans ce titre. Tellement vrai.

Plus tôt dans la journée, c’est l’automne et ses feuilles qui m’émerveillaient, courtisant le soleil hautain, vilain, radieux, s’empressant de disparaître sous une pluie brutale fracassant la terre, brisant les bogues de châtaignes et martyrisant les marrons gisant par centaines pour le bonheur des enfants. Pourquoi faut-il toujours faire la chasse aux marrons pour leurs activités pédagogiques ? Ne pourraient-ils pas, pour apprendre à compter, s’exercer à poursuivre des coccinelles, à les enfermer dans des bocaux pour les conserver au réfrigérateur jusqu’à l’année prochaine ? J’arrête tout de suite les défenseurs de Miss Bardot. Aucune violence entomologique dans ces mots. Les coccinelles en cette saison sont un véritable fléau. Bon, en soi, tant qu’elles ne volent pas mon lit et qu’elles se contentent de trouver refuge sous mon toit, je ne vais pas leur faire la guerre pour ça.

Je pensais t’écrire davantage, mais je n’en aurai pas la force. Je ne me souviens jamais de mes rêves, mais je fais souvent des cauchemars, surtout ces derniers temps. Tout me paraît si incertain aujourd’hui, mes sens tout autant que le sens de cette vie. Je sais, il ne faut pas comprendre. Il faut seulement se laisser guider par la conscience, cette boussole, et l’instinct, et l’expérience. Il faut lancer le dé et… Comme la lune s’accroche au ciel je me raccroche à ce qu’écrivait Pascal : « Deux choses instruisent l’homme de toute sa nature : l’instinct et l’expérience. » J’ajouterais quelques fioritures pour agrémenter ce précepte sous couvert de ma sensibilité à la nature : décor de lune, mirage automnal, voilage en feuilles, brume astrale. Sans oublier la poésie. Je crois que c’est elle, le guide.

C’est étrange / La mort devant vos yeux / Comme si le rêve / N’existait pas / ÉPILOGUE / Dans une baignoire / Un dernier soupir / Tout se désagrège / Et la lune chante.

f.

4 réflexions sur “Dé corde lune

  1. L’automne finira bientôt… La roue du karma fera réapparaître le Soleil invaincu.
    La pluie et les coccinelles ne seront plus qu’un souvenir.
    Le tourment n’est qu’une étape vers qqch de plus grand.
    Ainsi parlait Hicham en ce samedi matin gris..
    Je vous embrasse M.
    Courage !!!

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