Cher F.,

Je vois tes mains. Elles fouillent. Chinent. Pêle-mêle, elles trouvent des anciens disques auxquels les gens demeurent plus ou moins attachés.

Je te regarde. Qu’avons-nous en commun, à ce moment précis ? La musique. Pendant que tu te remémores des tubes anciens, je laisse filer cette petite musique dans ma tête. Celle du courrier que je suis occupée à composer.

Tu tombes rapidement sur un disque de Michel Jonas. Je crois qu’il te tarde déjà de l’écouter. Au moment où tu me tends le 45 t. je ne sais pas que nous danserons un slow intime, improvisé à notre retour dans ton appartement, quelques minutes avant de nous coucher.

Tout en te regardant, je m’éloigne, feignant de m’intéresser à l’un ou l’autre ouvrage que je n’achèterai pas car, j’ai déjà tant à lire qu’il est inutile d’envahir un peu plus ma table de nuit. Je m’éloigne en songeant à me trouver un petit coin discret où je pourrais sortir plume et carnet pour rédiger cette nouvelle composition.

Tu viens de redresser la tête, comme si tu avais l’impression que tu venais de perdre quelque chose, te voilà qui me cherches du regard, qui croise mes yeux. Tu souris, légèrement. Tu es calme. Rassuré. Tes mains replongent de plus belle à la recherche du disque rare, de la chanson retrouvée, du souvenir des années 80 ou d’un été.

Je continue de m’éloigner, toujours en pensant que je te trouve très beau et que tu sembles dans ton élément, ici, au milieu du passé présent.
Je repense un court instant à ce que nous avons déjà vécu, échangé et traversé. Quelques années nous séparent déjà de nos premières rencontres et de nos premières fois. Oui. Pour moi ce fut toujours des premières car elles ont toutes été très différentes, à chaque fois. Aujourd’hui encore, nous menons nos vies un peu parallèles mais les croisements sont bien plus nombreux qu’auparavant. Nous semblons parvenir à conjuguer ce qui paraissait difficilement conjugable. Et naturellement (encore, jusqu’à présent), notre quotidien commun ne fait pas la part belle à la routine. Il ne lui cède jamais la place. Ni dans les gestes, ni dans les répliques, ni dans l’amour. Surtout pas dans l’amour. Ce serait terrible, la routine dans l’amour. Il n’y a rien de plus insupportable, n’est-ce pas ?

Je redessine mentalement le trajet que nous avons fait. La cadence de notre marche était bonne. Elle me rappelait les longues promenades, deux, trois, parfois quatre heures à battre le pavé tout en ignorant l’heure. Ce jour encore, impossible pour moi de regarder l’heure qu’il est. Je ne vois pas le temps passer. Le soleil, la luminosité m’indique que la terre tourne, avec certitude, mais dans mon cœur, c’est l’infini qui pulse, c’est l’illusion de l’éternité qui n’a ni ses nuits ni ses jours décomptés. Je sens le vent dans ma capuche, mes cheveux danser, et complètement ébouriffés. Je sens l’effluve discrète de ta dernière cigarette. Et tes doigts qui se sont hissés comme un trois-mâts vers les miens. Et je vogue avec toi. Ce duo marche droit. Tangue un peu sous les brises vives. Se saisit et se redresse, et file dans ce jour qui n’a pas de fin.

En rentrant, quand je retranscrirai ma petite musique à moi, je ne serai pas seule – je le suis rarement dans ces moments-là – j’aurai bien un roman ou un essai, un livre quel qu’il soit à côté de moi. En ce moment, c’est Pascal qui m’accompagne. Et il tombe toujours très bien. Ses Pensées ne manquent jamais d’être bien à propos.

« Que chacun examine ses pensées. Il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais mais espérons vivre et, nous disposant toujours être heureux il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »

Je suis heureuse, au risque de contredire Pascal. Je suis heureuse de sentir mon cœur battre pour toi, ici, maintenant, à cet instant. Je me suis rapprochée de toi pour te frôler, te sentir respirer cette curieuse et singulière odeur de vieux disques, de vieilles BD. Tu n’as rien trouvé d’autre apparemment. Tu m’entraînes vers la caisse. Nous allons poursuivre notre voyage. La route est belle. On dirait que le jour se lève.

f.

2 réflexions sur “Routine. Contre-routine. (I)

  1. Très beau texte comme d’habitude chère plume

    L’amour est vain et ces formes épuisés lointaines et paresseuse. Reste les belles lettres pour magnifier l’ensemble..le reste:divorce et posture primate.. La poésie est bien faible face à notre décadence Je vous embrasse que vous soyez homme ou femme que m’importe après tout. Le vent chaud du printemps se lève..Hermès mon Dieu arrive..enfin les possibles dans le noir HD

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    ________________________________

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