Cher F.,

C’était beau, nous deux, ce soir.
C’était beau nous deux. Cela veut dire quoi ?
C’est simple, cela va tenir en une lettre, celle-ci.

Aujourd’hui, j’ai ma petite mèche rebelle, comme Proust avait la sienne. Cette mèche rebelle, comme elle est belle ! Elle te fait signe et t’invite à suivre sa courbe qui plie jusqu’à mon regard, éternel, et qui se tend jusqu’au coin de mes lèvres, qui se tiennent comme deux sentinelles. C’est l’esquisse du Beau. La façon dont Céleste a de le dire, ce Beau, son « petit Marcel », sa « mèche rebelle », c’est beau aussi.

Ce sont les mots qui comme l’eau passent des yeux à la bouche et qui s’en vont filer dans le bout des doigts pour l’écrire, le dessiner, le chanter, le crier. Ce sont les lettres qui forment nos corps nus toujours nus et les transforment sans retenue. J’observe ces deux corps en tandem, et je lis les mots qui roulent sur nos hanches. Ce déhanché de lettres me plaît. Ces mêmes mots qui hurlent en se frottant, en gémissant, en souriant, pour dire je t’aime. Dire le Beau c’est exposer l’envers et l’endroit de notre nudité. Nous sommes beaux quand nous sommes accordés sans le vouloir, sans le rechercher. Le Beau s’offre à nous comme nous sommes présents l’un à l’autre, en habit de nuit (quand nuisette côtoie gandoura), en habit de jour (quand col Claudine rencontre chemise). La peinture a ses natures mortes. Décrire le Beau c’est dire que nous sommes une nature vivante, comme la Naissance, de Botticelli. Dire le beau de nos corps, de nos accords sans oublier de dire le Beau de nos discordes, c’est énoncer la sincérité d’une entente confirmée. Dire le Beau c’est exprimer notre animalité qui ignore la pudeur et la bêtise, la gêne et le mal. Sens… Écoute… Ces jappements de joie. Ces souffles d’envie. Ces gazouillements de complicité. Ces bourdonnements de désir. Dire le Beau c’est dire l’importance du sensible et de l’affection, c’est louer nos aspérités sauvages. Le Beau est ce qui est inné. Mais le Beau est silencieux aussi. Comme écrire cette Lettre muette. Dire le Beau c’est savoir se taire. Dire le Beau c’est contempler ces bruits éteints, monochromes, dispersant, enveloppant le charnel et diffusant l’essentiel. L’essence – l’âme. Notre essence. Notre Beau à nous, galvanisé par une tendresse fidèle et certaine, qu’on la croit infinie, comme celle éprouvée par Céleste envers son petit Marcel. Le Beau surpasse la mort.

Sais-tu que le Beau chez Platon tend vers l’érotisme ? Le Beau serait le fruit d’un effort passionné, cet effort se traduisant comme une vertu et un progrès moral. Bien sûr, si je te parle du Banquet, c’est parce que j’inscris ici l’Amour dans le Beau.

je ne connais pas de plus grand avantage pour un jeune homme que d’avoir un amant vertueux; et pour un amant que d’aimer un objet vertueux. Il n’y a ni naissance, ni honneurs, ni richesses, rien enfin qui soit capable, comme l’Amour, d’inspirer a l’homme ce qu’il faut pour se bien conduire : je veux dire la honte du mal et l’émulation du bien; et sans ces deux choses, il est impossible que ni un particulier, ni un état, fasse jamais rien de beau ni de grand.

Le Beau est ce qu’il est. Et comment dire le Laid ? Faut-il le dire ? Comment dire le Laid quand on n’a que le Beau à la bouche. Chez Platon (pour ne citer que lui), le Laid est le Corps, le Laid est la Richesse et la Puissance, le Laid est l’argent. Autrement dit, « tout fondement qui ne soit durable » est Laid. Platon aime distinguer l’homme vertueux (qui a une âme, le bel amant) de l’homme « vicieux ». Pour ma part, le seul Laid que je peux dire est homophone, il est tout ce lait que tu bois et qui coule sans arrêt comme ce langage fluidique qui m’accompagne depuis que je te connais. Dire le Laid… ma foi, je passerai vite dessus. Je repense soudain à nos enfances, en songeant à ce lait. Les cicatrices invisibles de notre enfance sont laides puisque nous en portons les stigmates durant toute notre existence. Ignorer cela est encore plus laid. Le reconnaître embellit la chose. Je ne pensais pas te parler de l’enfance en abordant ce Laid inexprimable. On dit que l’enfance est la beauté même. On fait rimer beauté avec pureté. Alors que dès la naissance Beau et Laid se côtoient de près et se confondent même, avant de se distinguer aussitôt. Nous nous empressons de cueillir (d’arracher, même) une fleur au lieu de la laisser là où elle est. C’est cette fleur dans son vase qui viendra à manquer d’eau et qui est morte dès l’instant où nous l’avons arrachée, qui est Laid. Pour essayer de comprendre Platon, je veux bien dire que le Corps est Laid, puisqu’il se détériore, pourrit et meurt; mais aimer ton corps est Beau, puisque aimer est une vertu; oui, t’aimer est Beau. Et si le Beau surpasse la mort, alors… J’en reviens à ma petite danse, celle de mes lettres, qui font vibrer nos corps.

Je me sens belle quand je t’écris, si tu savais. Le Beau partagé entre nous c’est simplement dire le Vrai. Ou plutôt le Réel. Notre réel. Car le Vrai est aussi subjectif que le Beau. En fin de compte, il n’y a de Beau que ce que je vois, peu importe le sens avec lequel je « vois ». Marguerite Duras disait qu’aimer c’était l’illusion d’exister. Je pense que le Beau est une illusion. Il n’existe que dans ce que je ressens, ce que je respire, ce que je touche. TOI. Ce que je ressens, c’est-à-dire, ce qu’il y a dans mon cœur. TOI. Jean de la Fontaine écrivait : « ce que tu as dans le cœur, tu ne l’as point dans des écrits ». Alors pourquoi dire le Beau quand les mots ne suffisent pas ? Ce Beau qu’on ne dira jamais assez, ni jamais bien en soi.

f.

2 réflexions sur “Dire le Beau

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