Cher F.,

La semaine s’achève. Le bonheur ne m’emporte pas comme une avalanche le ferait. Les petits bonheurs se suffisent à eux-mêmes. L’ivresse de belles descentes, des dérapages et des virages contrôlés, des séries de godilles. Un café au bord des pistes. La lumière transperçant les sapins. Les joues flamboyantes des marmottes et des oursons sur leurs petites spatules. Le bruit silencieux des skis dans la poudreuse, comme en lévitation. Le corps ressenti en alternance – du mouvement sinusoïdal d’un corps qui se penche à l’apesanteur. Le brouillard compact étouffant le monde sans écraser la vie terrestre. Le calme et le silence, encore. La chaleur du soleil sur les cuisses en remonte-pente. Les giboulées de mars qui fouettent le visage et apportent de la neige nouvelle pour rebaptiser les pistes. Les décors grandeur nature à l’encre de chine, et le souvenir du pinceau gorgé de cette encre sur le grain du papier venant déposer les contours des épicéas et leur couche parcimonieuse de neige d’un côté ou de l’autre du tronc, en fonction de l’orientation du vent… J’en ai oublié que j’étais malade.

Dans ces bonheurs, pas de liens humains. J’ai laissé les affects en lâchant le tire-fesse. D’où vient cette absence de chaleur humaine sous la plume ? Pourquoi ne parlerais-je pas de ma mère, ni de mon grand-père, ni de L. ? Pourquoi ces envies d’être seule qui surviennent ? Pourquoi seule la nature et le naturel sont repris dans ces dernières lignes ?

Pourquoi n’as-tu jamais vraiment cessé de quitter mon esprit tout ce temps ? Pourquoi ne m’as-tu jamais répondu ?

Je t’ai acheté du pain d’épices. Je ne sais pas pourquoi. Pourquoi le seul humain qui revienne dans mes pourquoi, c’est toi ? Qui es-tu ?

J’ai pensé à S. Elle vient de mettre au monde des beaux jumeaux. Un peu avant l’heure, mais c’est souvent ce qui arrive lorsqu’ils sont plusieurs. Ils vont bien.
J’ai pensé à C. Je lui ai souhaité son anniversaire avec un jour de retard. J’ai prétexté que j’avais la tête dans les nuages au sens propre. Elle a souri. Je lui avais trouvé un cadeau il y a des mois de cela. Je ne dois pas l’oublier en rentrant. Je dois penser à lui envoyer.
J’ai pensé à P. et à ses clichés pris dans la neige. Beaucoup d’images m’ont traversé la vue.
J’ai pensé à T. Je me suis demandée s’il avait pensé un peu à moi. J’ai vu un reportage sur le canyoning d’hiver, en Savoie. Pour sûr, ça doit revigorer. J’ai pensé à lui, un peu. Une pensée a suffi pour me mettre en joie, même s’il n’en sait rien.
J’ai peu pensé à mon mari. Je lui ai demandé s’il pouvait arrêter de m’écrire trois fois par jour. J’avais besoin de me déconnecter de notre réalité rythmée comme du papier à musique. Il a compris. Il a été gentil. Cela m’a fait du bien.

Et toi. Tu ne m’auras rien écrit. Tes deux broutilles ne comptent pas. Je t’ai sollicité pour calmer mes nerfs et réussir à faire mes nuits. Tu n’étais pas fâché. C’est tout ce qui comptait. Néanmoins, j’aurais espéré que tu réagisses, que tu prennes le temps de me répondre. Poursuivre l’échange. C’était ton initiative, après tout.
Tu n’as rien fait. Rien du tout. Tant pis. À quoi bon. Laissons les giboulées passer. Le printemps n’est plus très loin. C’est la saison des amours, qui rime avec beaux jours.

Je vais encore me sentir stupide en te rapportant ce pain d’épices. Tu risques de mal le prendre. Tu te demanderas à juste titre pour quelle raison j’ai eu cette attention. Et tu aurais raison. Pourquoi le ferais-je ?

J’en ai envie. ENVIE. Cette faim qui justifie le pain. « L’envie d’avoir envie ». Ce ne serait pas ton copain Johnny qui chantait cela ?

Finalement, il y aura quand même un peu d’humains dans cette histoire. Pas d’humanité. Juste des êtres humains. Et des pourquoi. C’est toujours la même chose en fin de compte. On ne s’arrêtera jamais. Tant mieux.

P.S. : moi non plus je ne t’ai pas envié. « La mérule, les travaux, les dégâts des eaux. » Très peu pour moi. Je te laisse quelques photos tout de même, dans mon infinie bonté (infinie bonté n’est pas bonté infinie, je le rappelle…)

Avec tendresse,

f.

version intégrale et illustrée à la page Journal de mars

2 réflexions sur “Le pain d’épices (giboulées IV)

  1. J’ai lu la version intégrale du journal de mars, plutôt que la version fragmentée, et malgré la longueur du propos, cela m’a paru d’une belle fluidité. Oui, cet épistolaire tient le lecteur en haleine jusqu’au dénouement.
    Voilà donc une absence de cohabitation qui invite à une profonde communion et à des confidences, à une communication sans réserve que je trouve malgré tout, préservée de la moindre indiscrétion gênante.

    Les images d’illustrations sont vraiment de tout premier ordre, en outre.
    Bon, je ne m’épanche pas sur les vertus aphrodisiaques du gingembre, de la cannelle et des clous de girofle contenus dans le pain d’épice… Je ne m’y connais pas assez, vu que c’est surtout le plaisir des papilles qui m’incite à sa consommation ! Bien entendu…

    Aimé par 1 personne

    1. Oh, merci beaucoup ! Je suis contente que tu aies lu la version intégrale. Je préfère aussi, même si c’est un peu long. Le carnet d’été est plus long encore mais cela n’était pas très intéressant de le découper en épisodes.
      Tes commentaires me sont précieux ! ❤

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