Cher F.,

La petite dort enfin. Travailler comme écrivain clandestin demande souvent de la patience et beaucoup de motivation. Mais tant que cela reste pour le plaisir d’écrire et la beauté du geste, je persiste.
Comme nous dormons dans la même chambre cette semaine, elle a du mal à s’endormir si je ne suis pas avec elle. Elle m’attend et veille. Du coup, je lis à côté d’elle le temps qu’elle trouve le sommeil. Une fois qu’elle a sombré, je troque ma casquette de lectrice pour celle d’écriveuse, et c’est parti.
Mais parfois, comme ce soir, le chaton ne s’endort pas. Alors, je décide de cesser mon activité et d’éteindre la lumière pour l’inviter au sommeil. En règle général, en quelques minutes, c’est chose faite, la petite dort comme un bébé. Néanmoins, pendant ces quelques minutes plongé dans l’obscurité et sous la chaleur des draps, l’écrivain clandestin ne doit pas se laisser happer par les bras de Morphée. Je dois résister à l’envie de somnoler et de m’enfoncer moi aussi petit à petit dans le sommeil. L’écrivain clandestin doit rester en éveil : penser à son puzzle de mots, aux premières pièces (les coins à placer), ces premières phrases qui vont permettre aux autres de s’emboîter aisément.

Me voilà donc après le subterfuge, plume à la main et lampe infra rouge collée sur le front, prête à te raconter…

Je n’ai pas revu « mon » surfeur aujourd’hui. Je « t' »ai laissé en bas des pistes. Je crois que je commence à éprouver un certain détachement qui me fait grand bien. Il faut dire que l’air de la montagne y est pour beaucoup, et j’étais restée sur ma faim par ton message d’hier. Je n’ai pu me consoler qu’intérieurement en me disant que, maintenant que je m’étais rappelée à toi en te demandant si tu étais fâché, tu allais enfin prendre la peine de répondre à mon e-mail; depuis lors, tu as bien dû trouver un moment, et puisque tu n’es « pas du tout fâché », seulement « submergé, éreinté » par tous tes tracas, m’as-tu répondu, tu vas surement le faire. Laisse tes soucis un instant de côté pour penser à moi. Tu devrais te changer les idées.

Aujourd’hui, tu m’envoies un court message vingt-quatre heures après, rebondissant sur mon « Sache que je pense à toi ». Je ne sais pas si tes mots me font plaisir, gentiment sourire ou si je déchante davantage encore, réalisant que nous sommes peut-être finalement assez étrangers l’un pour l’autre, ou du moins que nos occupations divergent bel et bien. En définitive, je suis partagée entre l’envie de t’envoyer une photo de ce beau paysage du Jura ou bien passer sous silence ce message qui n’était après tout qu’un petit écho au mien me disant « Merci. Moi aussi, mais je ne t’envie pas là où tu es. La poudreuse, très peu pour moi. En revanche, pour la beauté des paysages, ça… »

Autrement dit, je n’étais pas si loin de la vérité en écrivain l’autre jour que je ne t’imaginais pas en surfeur. Sur le coup, j’ai esquissé un sourire complice de moi-même avant de le laisser retomber comme un flocon, petite chose éphémère.

Nous ne nous retrouverons jamais jambes dessus jambes dessous chassant croisant nos skis sur les pistes, profitant des rayons ardents du soleil en prenant un café tout en haut sur les sommets. Dommage.

Je sais que tu n’aimes pas le bord de mer non plus. Tu t’y ennuies rapidement et tu n’aimes pas la baignade.

Dis-moi ce qu’il nous resterait pour passer du temps ensemble en dehors de la ville, toi qui dis souvent vouloir te réfugier dans « ta montagne » ? La montagne en été, peut-être, alors ?

Nous avons longé le Doubs ce soir. Nous sommes remontés jusqu’à sa source. L’endroit était très beau. Il y avait des tables de pique-nique installées de part et d’autre de la rivière. La petite cascade en amont rafraichissait encore davantage l’air glacé de l’hiver dans ce village « le plus froid du pays », paraît-il. Certains endroits cependant commençaient à se dégarnir, laissant entrevoir la terre, ses roches et ses racines nues, à vif. Il y avait aussi un banc, taillé dans sa plus simple expression, sans armature, qui faisait face à la source.
Aussitôt, je nous ai imaginés sur ce banc, l’un dans l’autre. Mon imagination s’est emballée et je me suis mise à rêver de pouvoir passer une semaine ici avec toi dans la région. Insensé. Et pourtant. C’était si clair dans mon esprit. Comme cette eau fraîche et pure. Toi et moi près du cours d’eau à contempler la nature, à la questionner, et à nous embrasser. C’était curieux comme nous étions vivants dans cette projection, à nous interroger sur tous ces petits mystères, à scruter des oiseaux ou des insectes que nous n’avons pas l’habitude de côtoyer dans nos villes. Toi et moi à profiter du temps qui ne passerait plus, qui n’aurait plus aucune emprise sur nos corps amoureux.

Amoureux. L’es-tu ? Le suis-je encore ? On ne sait jamais quand le désir amoureux va cesser, tout comme je ne sais jamais quand une lettre va se terminer. Je sais seulement que quoi que tu puisses en dire, tu m’as oubliée. Tu as oublié ce que nous avons été et comme tu m’as aimée il y a deux ans, quand j’étais partie dans ma retraite à la montagne aussi. Que je te faisais la lecture à ma façon et que je t’écrivais en compagnie de Kafka et de sa Milena. Tu as oublié que tu m’écrivais. Tu ne disais pas aussi souvent que tu n’avais pas le temps. Mieux, tu ne disais jamais que tu ne trouvais pas l’inspiration.
Je crois que c’est ce qui me fait le plus mal au cœur. Lire que tu n’as pas d’inspiration, alors que je ne te demande pas de m’écrire de la littérature. Juste de répondre avec honnêteté, humilité et lucidité. Juste de me répondre, par respect. Pour l’échange. Mais tu brises l’échange. Pourquoi ? D’ordinaire, on brise la glace en échangeant un mot. Toi tu brises l’échange, provoquant ainsi des giboulées. Et si on échangeait ?

Quel avenir voudrais-tu écrire pour nous, F. ? En dehors des loisirs que nous ne partageons pas forcément, il y a d’autres choses qui nous rapprochent. Quel avenir aurons-nous si tu ne me réponds pas. C’est vrai, je t’attends. Je t’observe. J’aimerais pouvoir compter sur toi, qui me répondrais quand cela m’est nécessaire. Or tu ne saisis pas cette nécessité.

Le Doubs était asséché cet été; c’est alarmant.

Viendrais-tu te reposer avec moi une semaine ici ? Feras-tu en sorte qu’amour et liberté puissent se confondre et rimer avec allégresse, jouissance et farniente ? Ou laisseras-tu mon état d’amour prendre l’eau en hiver, et l’encre de ma plume s’assécher comme le cours d’eau en été ?

f.

version intégrale et illustrée à la page Journal de mars

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