Cher F.,

Je suis rentrée folle. Folle furieuse ou simplement furieuse ou simplement folle. Mes bottes battaient, battaient le pavé à tout rompre. Les tintements de mes sangles tintaient, tintaient comme les grelots d’un équidé ou d’un bovidé qui se laisse trimballer.
J’étais, je suis courroucée. Je ne suis pas fâchée, pas en colère, courroucée. Le courroux pour moi, c’est ce mélange amer de folie et de furie, agrémenté d’une vive mélancolie. C’est aussi une forme d’ennui. Pourquoi cet état ? pourquoi ces regrets ? ces remords qui m’ont emportée ce soir ?
Tu t’interroges quant à mon dernier mot te disant « nous parlions d’effort au début du coït, d’effort disparu; nous parlons de paresse au moment où l’on se quitte. Tout est dit ». J’aurais pu terminer en disant « la messe est dite ». D’autant plus que tu t’interroges en silence, tu ne me réponds pas (« qu’est-ce que tu veux dire par là ? »). Le cerveau (lequel), ennuyé ? découragé ? ne recherche pas l’échange, alors que tu as bien compris : je recherchais ce questionnement, je voulais susciter cette réflexion en toi. Interroge-toi sur cet effort disparu, sur cette paresse qui t’envahit. Je constate que nous – objet ou être humain – ne sommes pas tous égaux devant ta paresse. Certains objets ou certaines personnes ont et auront toujours ton attention, aussi minime, dérisoire soit-elle. D’autres en revanche… Alors j’ose l’affirmer, avec peine et regret, je suis une laissée pour compte d’un cerveau prétendument fatigué ou lassé. Je crois surtout que ce beau cerveau manque d’exercice.

Ainsi entre nous la messe est dite. Ta paresse l’emporte et emporte ma jouissance avec elle. Vois-tu, c’est probablement pour cette raison que je ne jouis plus, du moins, que je ne jouis plus rapidement, intensément, fébrilement quand tu me prends. Parce que tu es paresseux, parce que tu as tout sur un plateau d’argent : mes sentiments, mes pensées, mon corps ardent. Tu n’as qu’à demander. Cela t’est donné. PARESSE ! Je réagis trop vite, trop bien, trop souvent. Je suis comme du bois dans une cheminée qui prend feu comme par enchantement, sans aucune aide, sans soufflet, sans une seule allumette, sans journaux ni papier. Mais comment ?

Je suis courroucée de me sentir seule, lésée, trompée ! Tu continues à vouloir « me voir », souvent sous-entendu « me faire l’amour ». Alors conduis-toi en un amant digne de ce nom ! Fais-moi jouir ! Tu me dis que tu adores quand je jouis. Fais l’effort, démène-toi, apprécie cette douleur languissante, aies du répondant et surtout de l’imagination. Fais-moi jouir, fais-moi plaisir !

Oh, bien sûr que ce que je t’ai dit était vrai : j’aime tes rythmes, je les suis follement, j’aime tes initiatives, je me laisse surprendre. Je goûte à cette cadence, à tes coups de pine, à ta main dans mon dos, dans mon cou, comme un petit serpent se faufilant. J’aime à te regarder, ces yeux en disent long, je le vois. Ils disent vrai, n’est-ce pas ? Dis-moi que ce qu’ils me racontent est vrai. Dis-le moi ! J’aime me laisser faire. J’aime quand tu me retournes, quand tu me lèches les doigts, quand tu te lèches les doigts, quand tu admires mes hanches, que tu t’empares de mes fesses, que tu jouis de ma posture, de ma descente de rein, de mon attitude mi-lascive mi-ingénue. Regarde-moi. Et au moment où je m’apprête à m’étrangler, à m’étouffer de plaisir, à convulser, à laisser s’échapper quelques larmes brûlantes, oui ! à ce moment-là, dis-moi que tu m’aimes !

Pendant l’acte, je suis attentive, réactive mais passive. C’est le seul moment où je peux prendre, me laisser entraîner. Entraîne-moi ! Je te donne tellement en dehors de ce temps-là. Oui, je te donne tellement car je suis bête, bête d’aimer, mais que puis-je y faire ? Tes yeux et ton ventre m’attendent. Mais le problème est là. Ils attendent. Et quand « ça » ne vient pas, ils trépignent. Ils sont impatients. Je dis « ça » car je me sens comme un objet de désir. Pourquoi t’ai-je répondu l’autre jour alors que tu m’avais fait languir pendant quatre jours ! « Je n’y ai pas répondu, mais j’ai trouvé tes messages très beaux; ils étaient vrais. » … « Pas de réponse. J’espère te revoir bientôt. » Et mon impatience ? la mienne, que puis-je en faire ? Je veux de la jouissance latente. Pour jouir dans la jouissance tenante. C’est quand tu me prends, me saisis, m’embrasses, me fourres et me dorlotes dans tes mots, dans tes rêves, dans tes fantaisies que je peux jouir violemment quand ces mots, ces rêves, ces fantaisies deviennent véritables, les nôtres au lit. … « J’espère te revoir bientôt. » Encore une fois, je m’offre à toi. Je dis oui. OUI !

Me revoir. Raconte-moi, F., raconte-moi. Comment c’était quand tu m’as revue ? Donne-moi quelques détails. Une étincelle, une contraction, un silence ébahi ? J’aime quand tu me racontes mes cheveux coupés. Raconte-moi encore ces baisers souvenirs. Raconte-moi ton impatience. Raconte-moi ces yeux qui me désirent. Comment dis-tu ? Désir intacte. Bien sûr. Raconte-moi ces jours de trêve. Raconte-moi ce qui te plaît chez moi. Raconte-moi tes envies. Raconte-moi tes lectures. J’aime t’entendre parler de folie. Raconte-moi comment tu m’aimes. Raconte-moi tes jours, tes nuits. Raconte-moi mes lettres et ma poésie. Avant que nos corps s’entremêlent, ces nuits durant lesquelles nous vendons nos âmes à je-ne-sais-qui, avant ces étreintes charnelles, raconte-moi qui je suis. Sois le souffle qui attise mes braises. Je t’en supplie !

Tu n’écris pas car selon toi, l’acte d’écriture est un acte personnel, une activité solitaire, or, tu as besoin d’être accompagné… Quels sont ces arguments stériles ? Te sens-tu seul, à l’abandon quand je te réponds ? Pour te répondre, il faut que tu écrives. Pour que tu écrives, il faut que je te le dise, que je te le demande, que je te supplie. Tu n’écris plus car tu n’aimes pas la solitude. Tu crois peut-être que quelqu’un va te tenir la plume, te prendre par la main ? Engage quelqu’un alors. Trouve le moyen. Fais cet effort pour moi. Et si c’est vain, n’écris plus rien. Et le reste ? Quand me lis-tu ? Tu aimes quand je jouis ? Fais l’effort de m’amener jusqu’à ce point culminant, utilise ces deux cerveaux dont tu m’as fait si bel éloge. Sois cette pieuvre aux neuf cerveaux. Sois ce jaguar qui a besoin de parcourir 80 km par jour pour vivre, rester en forme, rester alerte et se reproduire, trouver le partenaire, et jouir ! Parle-moi encore de la jouissance animale. Ne me parle pas de je ne sais quel joueur de foot qui fait parler de lui depuis des jours parce qu’il est mort, comme tu dis ! mort ! Et moi je vis. Ne me parle pas de ces faits divers, s’il te plaît. Pas au lit. Et surtout, ne me raconte pas des salades. Tu es paresseux parce que je te rends paresseux. C’est la vérité qui fait du mal, qui sonne faux mais qui résonne et qui me rend malade.

Tu m’attends sans rien dire jusqu’à sentir le petit manque, le petit soupir, celui de trop, le petit soupir nommé désir, et quand il le faut (seulement alors quand il le faut, c’est l’impression que tu me donnes), alors tu appelles; tu demandes après moi. Tu veux « me voir ». Alors, la prochaine fois, raconte-moi, F. Raconte-moi ce désir pré-coïtal. Raconte-moi Foucault et sa folie. Raconte-moi une belle histoire pour me mettre en appétit. Mais s’il te plaît, pas des salades. De l’érotisme, de la philosophie, de la poésie, curieuse, savoureuse, sage ou salace. N’oublie pas le plaisir. Un plaisir parfumé d’ironie, mais qui ne cède jamais la place à une goutte de sarcasme.

Dans cette tragédie, s’il te plaît, FAIS-MOI JOUIR, avant la nuit, avant lundi !

f.

8 réflexions sur “Fais-moi jouir

  1. Je trouve beaucoup de raffinement dans l’expression, avec cette manière d’assumer ses penchants pour l’amour charnel, sans aucune obscénité brutale ni dans le propos ni dans les images suggérées, c’est très… Féminin !
    D’ailleurs, cette obsession du plaisir physique est magnifiquement ponctuée d’une formule de politesse : « s’il te plaît, FAIS-MOI JOUIR » j’ai cru voir Michelle Morgan s’adressant à Jean Gabin !

    Oui, après tout, pourquoi ne pourrait-on pas assimiler les zones érogènes à certaines fonctions vitales de l’organisme ?

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  2. Il est reconnu scientifiquement qu’un bébé qui n’est pas câliné dépérit, parfois jusqu’à en mourir. Il ne s’agit pas là de « zones érogènes » mais de l’intégralité du corps, du simple contact physique. Nous sommes intégralement une zone érogène. L’éducation familiale et sociale nous amène à penser ensuite que le besoin du plaisir corporel chemine nécessairement par les zones érogènes.
    L’intégralité de notre corps est un organe érogène. Tenir la main de l’être aimé ou caresser son épaule ou son genou devrait avoir la même attention aimante que pour les zones érogènes « socialisées ». C’est l’attention qui importe. C’est cette attention aimante qui favorise l’émergence de l’érotisation du corps. D’ailleurs, il existe beaucoup de femmes dont la stimulation des zones érogènes ne mène à rien. Ou pas grand-chose. Pas en tout cas ce qu’elles sont en droit d’attendre. Parce qu’il n’y a pas d’attention aimante. Ou alors, juste une attention sexuelle. Ce qui ne suffit pas à l’emballement.
    Alors donc, si je m’en tiens à cette idée que le corps est un « organe » érogène, il a besoin d’être « nourri ». Physiquement, émotionnellement, énergétiquement.
    Si cela n’est pas accompli, il dépérit mais comme il est adulte, il ne se laisse pas mourir comme le bébé. Il se révolte, il se rebelle, il repousse cette « mort » qu’il sent l’envahir.
    Le problème dès lors, c’est que la demande, si elle est emplie de colère, de rancoeur, d’amertume, de culpabilité aussi, fait que ces émotions viennent interférer, parasiter, l’étreinte. Toute l’étreinte.
    Tous ces non-dits qui deviennent plus bruyants que des silences de cathédrales…
    Toute la complexité de l’âme humaine.
    Mais on bénéficie en retour de tous les cris corporels lâchés par les amoureux de la plume. Et c’est délicieux à lire 🙂

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    1. Cher Thierry, merci infiniment pour cet exposé pédagogique qui résume en une phrase ce billet enflammé : « juste une attention sexuelle. Ce qui ne suffit pas à l’emballement. »
      C’est tout à fait juste. Et j’avais entendu parler de cette étude, menée sur des enfants d’un orphelinat. Ceux qui survivaient à de mauvais traitements étaient ceux qui étaient en compagnie de… rats ! et qui pouvaient les caresser, palliant ainsi le manque « d’attention aimante » et d’attention physique dont ils souffraient atrocement.

      Je discutais aussi dernièrement de ces gestes érotiques ou intimes : pourquoi une simple caresse dans les cheveux, sur l’épaule, ou un seul baiser selon qu’il est déposé avec plus ou moins de douceur, de délicatesse ou de raffinement sur une joue laisse soudainement supposer le rapprochement intime et donc physique de deux personnes ? Pourquoi le contact avec les cheveux est-il si intense, si fortement ressenti alors qu’il peut être parfois très subtile, très anodin (faussement anodin peut-être) mais somme toute inoffensif ou sans nécessaire arrière-pensée sexuelle qui pourrait l’accompagner ? La tendresse envers autrui (je ne parle pas de la tendresse parentale) appellerait-elle, suggèrerait-elle toujours la sexualité ?

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      1. « La tendresse envers autrui (je ne parle pas de la tendresse parentale) appellerait-elle, suggèrerait-elle toujours la sexualité ?

        Nous avons oublié la beauté et la simplicité de l’enfance et en devenant adultes nous sommes devenus idiots.

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  3. Cher Thierry,

    Je suis tombée sur ce livre l’autre jour, sans le feuilleter, il m’a fait de l’œil. J’ai brièvement lu la quatrième de couverture, dont les derniers mots sont : « une famine d’étreintes. »
    J’ai trouvé qu’ils étaient très à-propos pour compléter ces échanges.
    Bon dimanche !
    « https://www.luxediteur.com/catalogue/le-livre-des-etreintes/

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