Portrait de famille, Dalou, femme, filleCher F.,

Hier encore, tout me semblait possible, même le plus insensé.
Aujourd’hui, tout s’est obscurci, tout me semble désespéré.
Tu me croises, le deuil amoureux dans les yeux et dans l’âme, et cela te fait du mal. Cela me fait du mal aussi. Mais peut-être qu’ainsi tu t’éloigneras plus facilement. Peut-être que ce regard décroisé, cette distance imposée, calfeutrée, te permettra de faire une croix sur nous deux.
On ne sait jamais que tu parviennes à recoller ces fameux morceaux. Je sais que tu y tiens. Quelque part, c’est ce que tu veux ou, à tout le moins, c’est ce que tu espères. C’est d’ailleurs sans doute cela qui te retient encore « chez toi » auprès de ta femme que tu n’es plus certain du tout d’aimer toutefois.
Je ne peux rien contre ta peur maladive de perdre le lien qui t’unit à tes enfants. Aussi forte, déterminée et amoureuse que je puisse être, je ne peux rien contre cette phobie.
Ce que je sais aujourd’hui, c’est que tu n’étais pas une fuite. Tu n’étais pas un lot de consolation puisque je ne cherchais rien, pas même à me faire consoler. Je vivais très bien. J’avais tout. Sauf toi. Tu étais un autre chemin, une autre direction, un nouvel horizon. Mais peut-on seulement bâtir un avenir avec l’amour pour seul horizon ? Car il s’agit bien de cela dans mon cas. Je n’ai pas de morceau à recoller dans mon union. On ne peut recoller des sentiments selon moi. Je peux seulement m’accrocher à ce que j’ai construit par la force de l’accoutumance et de l’acharnement, avec une bonne dose de conviction (« sage décision ») ; il faut parvenir à se convaincre soi-même que ce choix de la résignation est fait pour le bien de l’autre, pour le bien des enfants, de la communauté. C’est une forme de résistance sociale. L’individu au service de la communauté. Le bien des autres. Le bien d’autrui. De l’altruisme sentimental. Mais est-ce réellement bienveillant ? Ne devrait-on pas miser sur la résilience, plutôt ? N’avons-nous pas cette force d’adaptation ? Ne pouvons-nous pas changer la donne, à défaut de changer le monde ? Je sais que ton enfance est un traumatisme, que tu déportes maladroitement et de manière symptomatique vers celle de tes enfants, en supposant qu’ils pourraient souffrir comme tu as souffert alors qu’il ne s’agirait pas du tout de la même violence.

Nous avons tous peur du changement. Nous ne savons pas comment changer.

Et moi qui m’escrime à te parler de la « communauté »… Dans notre réalité d’aujourd’hui, l’individu a plutôt tendance à se retirer, à se recentrer sur lui-même au détriment de la vie en société, malgré les tentatives d’organisation de la solidarité qui peuvent voir le jour. Amour(s), économie, écologie, même combat. Certains sont prêts à partager, d’autres pas.
Néanmoins, même si l’ego prend le pas, l’humanité n’est pas encore éteinte, elle n’a pas encore réussi à se détruire complètement par un individualisme exacerbé grâce à son intime conviction (la revoilà) que la famille, c’est sacré. La famille est une institution sacralisée qui peut résister à n’importe quel ouragan, à n’importe quelle intrusion, tant qu’elle reste soudée. Et je partage volontiers cette opinion, crois-moi. Mais comment garder les pieds sur terre et s’attacher, se raccrocher à de telles croyances lorsque la tempête fait rage, lorsque le vent souffle si fort qu’il pourrait déraciner le plus vieux, le plus enraciné des arbres ?
Christine Barthe le dit en ces termes :

Le déracinement ne provoquerait-il pas le désarroi, la société nouvelle n’entraînerait-elle pas l’éclatement de la famille, la science ne prenait-elle pas le pas sur l’amour, l’individu sur la participation commune à la vie sociale ? Quels bienfaits dans cette vie nouvelle, où l’homme étouffe entre vapeur et ciment ? où la mort plus que la vie s’élève en même temps que la fumée des industries ? (Que va-t-on faire de Knut Hamsun ?)

Alors, c’est vrai, du temps de nos grands-mères on s’évertuait (oui, c’était une vertu) à maintenir l’église au centre du village, on « aimait » par la force des choses et on vivait avec l’autre jusqu’à ce que la guerre, la maladie et la vieillesse nous sépare. Je peux adhérer à cet état d’esprit qui offre une base plus que solide et le réconfort d’un toit rarement ébranlé ou difficilement ébranlable.

À côté de cela, je dois te confier qu’à treize ans je scandais déjà que je ne pourrais jamais vivre toute ma vie avec le même homme. C’est te dire si déjà je savais que j’allais me laisser tenter, m’aventurer, essayer, tomber amoureuse, puis tomber, déchanter, vaciller, et douter, et tomber amoureuse… Et pourtant. Mes relations se comptent sur les doigts d’une main, et elles ont été longues. Je ne suis donc pas une femme « qui se lasse », comme le répète à l’envi mon mari. J’écoute mon cœur. Et je le suis. Mais la raison me force à être tenace aussi. Alors ?
Alors, comment justifier la séparation d’un couple qui tient encore la route (dans mon cas ; le tiens, mon dieu, au secours, courage, fuyons !), par le « simple » fait d’être à la croisée de chemins, d’être tombée sous l’anti-charme d’un autre homme ? Ne le prends pas mal, mais c’est vrai que tu es aux antipodes de ce que je pouvais aimer chez quelqu’un : tu fumes (il y a quinze ans, cela aurait été rédhibitoire, mais aujourd’hui, cette odeur de cigarette dont tu es imprégné est phénoménologiquement IRRÉSISTIBLE), tu es maigrichon (mais je suis folle de ta carcasse que j’ai envie d’étreindre et de baiser tout le temps), tu te laisses aller en refusant certains soins dont tu aurais sans doute besoin (ce n’est pas vraiment une forme de négligence, tu ne te négliges pas, dieu merci, mais c’est dirons-nous de la malveillance à ton égard, parfois), et, pour couronner le tout, la constance chez toi laisse à désirer (on le sait, mais n’est-ce pas cela qui m’a attirée pour m’extirper de ma tranquille réalité monocorde ?). Voilà. Je t’aime pour tant d’autres raisons qu’elles éclipsent les premières peu élogieuses. Mais avant de t’aimer, j’aime notre histoire plus que tout.

Cher F., je te repose la question, je nous repose la question : comment tout reconstruire avec les mêmes ingrédients mais provenant d’autres origines, et dont les goûts et les couleurs ne nous offriraient que de légères variations ? Comment aller au-delà des zones d’ombres et surtout des zones sombres qui nous effraient si fort qu’elles nous empêchent de voir plus loin que le bout de notre vérité (je la pique à Devos, celle-là) ? Je trouve curieux que l’idée de « se mettre ensemble » signifierait « sauter dans l’inconnu » selon toi, alors que fondamentalement, tout nous est connu : la vie au quotidien, ses affres et ses joies, la vie de famille (ou la vie en famille, ce n’est pas la même chose en réalité), ses bonheurs et ses contraintes. Et pourtant. Nous avons peur de faire ce pas.
Ont-ils l’air heureux, sur ce tableau de Sir Lawrence, illustrant le peintre Dalou auprès de sa femme et de sa fille ? Tu ne peux pas savoir le choc que ça m’a fait de te voir dans cette peinture. Cette cigarette à la main, ces traits osseux, ce regard charmant et charmeur, cette belle lueur tendre, presque pleine d’espoir. Mais est-il heureux ? Et sa femme ? Elle a le regard plus éteint, et il contraste fort avec celui de sa fille qui, les joues rosies, a l’air pleine de vie. On note un sourire dessiné sur chacun des visages. On supposera que la petite famille va bien. Mais qu’y a-t-il derrière l’image ?

De l’espoir. Je n’en ai plus assez ce soir.
Ce soir, je t’écris le moral en berne, tu le vois, tu le sais. Moral berné par cette force d’inertie qui nous tient par le ventre. J’ai froid au ventre. Je souffre d’être loin de toi, de t’écrire des mots pareils, même si dans le fond, j’adore t’écrire et voudrais t’écrire encore, à tout jamais.
L’immobilisme dont nous faisons preuve aujourd’hui m’afflige profondément. Cela m’affecte car je crois que ce faux confort de vie ne répond pas à mes choix, comme tu l’as précisément souligné la dernière fois. Avons-nous si peu de volonté ? Où est le célèbre « courage de ses opinions » ? Bon, tu vas me rétorquer que des sentiments ne sont pas des opinions. Mais est-ce qu’un raisonnement (fondé ou non) peut être considéré comme tel ? Pourrais-je le suivre ? Quel masque porter ce soir ? Celui du coeur ou du devoir (comprendre ici la raison – ah, cette bonne vieille chamade de Blaise Pascal…) ?

Je suis perdue. Aide-moi à y voir clair. Éclaire-moi. Mais bien entendu, tu ne peux pas. Tu es plongé dans le noir. Tu n’y vois pas à deux pas devant toi. Je ne te blâme pas, mon petit amour, c’est un constat. C’est valable aussi pour moi. Je sais seulement que tu es mon coup de cœur, un coup du sort, mais pas un « coup comme ça ». C’eut été plus simple et expéditif, n’est-ce pas, si nous n’avions formé qu’un « plan cul ». Je crois que c’est plus que ça. Serons-nous résistants ou résilients ? L’avenir nous le dira.

Pour l’heure, cette mine affligée t’éloignera peut-être de moi et te permettra de te focaliser sur ton essentiel. Sans ma joie de vivre, ma fraîcheur, ma légèreté, je n’ai plus beaucoup de valeur à tes yeux. Mais sait-on jamais que ce vague à l’âme te ramène à moi, à la conclusion éclairée que nous avons la force (l’envie surtout), toi et moi, de tout recommencer, à deux, à trois ? Et plus si affinité. Après tout, la famille, c’est sacré. Même si décomposée, une fois recomposée, elle n’en demeure pas moins sacrée. Cela reste la famille. Celle qu’on aura bien voulu reconstruire. Tu ne crois pas ?

Il ne manque plus que la volonté, la volonté d’oser respecter ses sentiments. Respecter ses sentiments, c’est aussi respecter ceux des autres, pour lesquels nous n’en avons plus autant…

À toi,

f.

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