Avis aux lecteurs : lire l’article en long, en large et en travers. Bonne visite !

J’ai « rencontré » Zao Wou-Ki en tombant nez à nez avec Quelques grammes de silence il y a un an ou deux. Coup de foudre rien que pour la couverture.
Quand j’ai eu vent de l’exposition L’ espace est silence au Musée d’Art moderne de Paris, ni une ni deux, j’ai réservé mon billet pour y aller. C’était encore plus grandiose que je ne l’aurais imaginé. Ces toiles n’avaient décidément aucune valeur en fond d’écran ou en couverture du petit traité de Erling Kagge. Même moi qui suis une collectionneuse de cartes postales, je n’ai pas trouvé mon compte au musée. Elles étaient ridicules, pour ne pas dire qu’elles ridiculisaient l’œuvre du maître du Vide, du Plein et de l’Illisible (d’aucuns parlent tantôt d’abstrait, tantôt de non-représentation, de non-figuratif qui tend vers l’illisible).
Au milieu de cette exposition, je réalise qu’on ne peut pas saisir et apprécier l’œuvre de Zao Wou-ki en petit format. Tel était mon tout premier constat. Pour le reste, venez, je vous fais visiter.

Traversée des apparences
Traversée des apparences (1956)

Comme c’était la première fois que je me rendais à une exposition de l’artiste franco-chinois, j’observais à tâtons, scrutant tantôt le point d’orgue, au centre, tantôt l’horizon, calme, apaisé, dénué de colère, de tristesse ou d’angoisse (scrutez Traversée des apparences). Les tableaux de Zao Wou-Ki sont sans commune mesure une tribune des contradictions, un terrain où se mêlent et s’affrontent les sursauts de l’âme et les battements du cœur, au rythme du pinceau. D’ailleurs, c’est le maître qui le dit :

Je peins ma propre vie mais je cherche aussi à peindre un espace invisible, celui du rêve, d’un lieu où on se sent toujours en harmonie, même dans des formes agitées de forces contraires.


Je signe donc je suis
Avant de chercher à comprendre un sens au tableau qui me faisait face, je me suis d’abord concentrée sur ce qui m’était connu et familier et sur ce que je pouvais, comme n’importe quel visiteur, facilement identifier : la signature de l’artiste. À ses débuts surtout, jusqu’à l’époque « des Monet », l’artiste signe ses œuvres d’une manière bien distincte : dans une zone calme, un socle séparé du reste de la peinture ravagée, floue, où règne le tumulte des âges et des cœurs (dévisagez Nous deux et En mémoire de May). Mais vers la fin de sa vie, sa signature se fond presque dans le tableau, elle nous échappe. Dans Le vent pousse la mer, elle rejoint le rivage, à côté de la petite barque, petit retour au figuratif par l’artiste.

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Zao Wou-Qui ? On l’identifie avant tout par deux pays, trois continents et trois épouses, sans compter ses œuvres. Combien? me demanderez-vous, je n’en sais rien, beaucoup !

Ce n’est pas facile d’être libre. Tout le monde est ficelé par une tradition. Moi par deux.

Si le peintre reçoit son éducation en Chine, c’est en France et aux États-Unis qu’il développera son art. Développer, c’est peu dire, car très vite, ses toiles ressemblent à des gratte-ciel. Elles donnent le vertige, elles impressionnent (autant qu’elles appartiendront bientôt au courant impressionniste), et j’apprends que Zao Wou-Ki était lui aussi un collectionneur de cartes postales étant jeune. Il collectionnait les cartes illustrant les tableaux des grands impressionnistes.
Pour en revenir à sa signature, le premier caractère ressemble à s’y méprendre à un caractère chinois, 天 [TIAN], le ciel (on pense alors à ces gratte-ciel justement et à l’expression anglaise the sky is the limit pour désigner l’étendue d’un objectif ou d’une ambition). En fait, il s’agit du caractère 无 [WU] « sans » suivi de 极 [JI] « limite ». Eh oui, avant de naître Zao Wou-Ki naquit Zhào Wújí. Un homme qui porte décidément bien son prénom (« Zao sans limite »).
Signature ZAO WOU-KI
Mais avant même de s’intéresser à l’homme et l’artiste, on sent l’ambivalence de ses origines dans sa signature et ses peintures. L’artiste signe à l’horizontal, en mélangeant ses idéogrammes chinois à notre écriture latine que nous connaissons bien. Il adopte ainsi le pinyin (transcription phonétique de son nom) alors que traditionnellement, les calligraphes, poètes et peintres chinois signent à la verticale à l’aide de leur sceau représentant leurs caractères. Zao Wou-Ki est donc chinois mais radicalement français : il sera naturalisé par l’entremise de l’écrivain et ministre de la Culture d’alors André Malraux en 1964.

Une peinture énergique

Je voulais peindre ce qui ne se voit pas, ce souffle de vie, le vent, le mouvement, la vie des formes, l’éclosion des couleurs et leur fusion.

Comme le qi 气, cette énergie vitale qui circule en nous et nous confère notre énergie justement, les peintures de maître Zao nous insufflent ce « souffle de vie » à chaque coup d’œil grâce aux nombreux coups de pinceau donnés par le peintre. Avant les années 1980, ses tableaux sont concentrés, marqués par une énergie houleuse, parfois dévastatrice. Le geste et le mouvement donneront une dimension bien différente lorsque Zao Wou-Ki s’imprègnera des impressionnistes (contempler Hommage à Claude Monet) : viendra alors le temps de l’accalmie, de la douceur, des deuils passés, d’une autre étape dans la vie du peintre.

Hommage à Claude Monet
Hommage à Claude Monet (1991)
01.04.81
01.04.81

Cette puissante énergie, Zao Wou-Ki la puise dans la maîtrise du contraste vide/plein. Tantôt l’espace est le Vide, tantôt l’espace est le Plein. Lorsqu’on est béotien, on s’imagine que le peintre se saisit d’un pot de peinture (ou deux, ou trois, pourquoi pas) et qu’il en jette allègrement des touches de-ci de-là, jusqu’à obtenir un résultat qui lui convient. Chez ZWK, il n’en est rien. Pendant l’exposition, une vidéo d’archive nous montre à quel point l’artiste est minutieux. D’abord, il prend du recul. Il contemple sa toile, vierge, vide, blanche, cigarette à la main. Puis, on le voit travailler, presque point par point, tache après tache, l’artiste s’empare du vide et comble son étendue virginale.
En revanche, on apprend que ce que l’œil accoutumé à la langue chinois prend pour des caractères ou un ensemble de pictogrammes sur ces toiles ne sont que des semblants de caractères. En tout cas, l’artiste n’a pas la volonté d’en faire une œuvre. Il les fond dans sa toile, comme un rappel subliminal (« voilà d’où je viens, mais je m’en éloigne, regardez bien »). Zao Wou-Ki abandonne tout à fait cette identité chinoise quand il entame son ascension impressionniste (regardez Hommage à Henri Matisse I). Mais il y reviendra quand il retournera à ses premières amours, la calligraphie chinoise.


L’espace est bruit
Ce qui me tracassait depuis le début de l’exposition, c’était son titre – L’espace est silence. Ah bon ? En quoi le silence traduit-il l’œuvre de Zao Wou-Ki ? Quand je scrutais ses œuvres, j’y voyais du bruit, beaucoup de bruit : vous voyez ? Ces micro touches de couleur dont je vous ai parlé. C’est comme de la musique. Ces petites taches qui ressemblent à une ondée de pluie expriment le bruit de la peinture de Zao Wou-Ki. De surcroît, Zao Wou-Ki dit :

J’étais plus attiré par la violence et le bruit que par le silence.

La musique est très présente dans la vie du peintre et elle se ressent dans ses peintures : bruit audible, bruit chromatique, Zao était mélomane autant qu’il était peintre. C’est mon avis.
Alors, pourquoi « l’espace est silence » ? C’est avant tout le vers d’un poème de Henri Michaux qui donne le ton. Ce poème, le voici :

Que de lait entoure l’astre morte ! Que de blancheur épandue dans le ciel ! En bas la rencontre a eu lieu. Les bras faits pour se prendre se sont pris. Aujourd’hui, sans limite aujourd’hui, éternel s’accomplit, s’allongeant jusqu’au bout du monde. Plus de distance. Il n’y a pas d’au-delà des âmes entourées du cordon rouge.
L’espace est silence. Silence comme le frai abondant tombant lentement dans une eau calme. Ce silence est noir. En effet, il n’y a plus rien. Les amants se sont soustraits à eux-mêmes, en « arrivant ». Bonheur, bonheur profond, bonheur semblable à la lividité.
La lune a pris toute vie, toute grandeur, tout effluve. D’avance leur cœur se retire dans l’astre qui reflète.

Ensuite, je crois que le « silence » en question veut traduire « l’invisible » dont parle Zao Wou-Ki dans la citation reprise en début d’article. Cette invisibilité est traduite aussi dans plusieurs titres de ses œuvres. Vous aurez sans doute remarqué que certaines portaient un titre évocateur (sans pour autant être éloquent), alors que d’autres ne mentionnent qu’une date, voire un « sans titre ». De ce choix, Zao Wou-Ki voulait que chacun puisse apprécier l’œuvre comme bon lui semble et l’interpréter à sa manière, selon sa sensibilité, ses codes et ses connaissances. J’ai particulièrement aimé cette ligne de conduite. Elle rend ainsi l’art beaucoup plus accessible. Mais est-ce bien étonnant de la part d’un homme qui se sentait aussi libre comme l’air lorsqu’il saisissait ses pinceaux ? « Sentez-vous libre d’y voir un homme, un caractère ou un oiseau; l’amour, la haine ou la colère. Peut-être qu’il y a tout à la fois, et rien à la fois, dans ce vide qui n’est plus le mien mais qui est le vôtre à présent. Donnez-lui le plein qu’il lui faut. » : voici mon interprétation personnelle après ma visite de l’exposition.

Une chose est certaine, Zao Wou-Ki est un peintre qu’on ne passe pas sous silence !

Zao Wou-Ki, la muse de Michaux

Lecture par Henri Michaux de huit lithographies de Zao Wou Ki (1950)
Lecture par Henri Michaux de huit lithographies de Zao Wou Ki (1950)

Le recueil de poèmes et de textes de Henri Michaux fait écho aux œuvres du peintre. Le poème cité plus haut et qui a inspiré le titre de l’exposition en témoigne. Tantôt le maître peint et le poète écrit, tantôt le poète écrit et le peintre peint.
Voici la lithographie qui a inspiré le poème précité de Henri Michaux :
lithographie zao wouki henri michaux
Ainsi, nul doute que la relation d’amitié entre Zao Wou-Ki et Henri Michaux cristallise le lien qui unit écriture et poésie. Quand je suis tombée face à ce recueil, j’ai été saisie du contraste monstrueux qui existait entre ces reproductions et les œuvres grand format exposées à l’exposition. Zao Wou-Ki abandonnera très tôt le figuratif pour s’évader dans le non-représentatif.

Petite parenthèse : je profite de ce dernier volet pour rendre un court hommage à Barbarasoleil, auteure d’un blog charmant et poétique à souhait, et qui partage également cette relation avec une artiste peintre; ses « Mots-Peints » illustrent les « Jardin Bleu » de Niala. Allez voir !

Pour terminer, je vous laisse sur une citation de Bernard Noël, qui clôturait aussi un peu à sa façon l’exposition de Paris :

Les encres de Zao Wou-Ki sont fondées sur leur propre substance et le vide : pas de projet directeur, pas de schéma de dessin, rien que le désir, ou plus exactement la pensée de peindre.

Cette citation m’a touchée car elle m’évoque ce que je suis dans ma façon d’écrire. J’ai dessiné dans ma jeunesse, mais toujours avec une idée, un projet bien précis à réaliser. Aujourd’hui, j’ai mis de côté le crayon (surtout car la place manque pour que je puisse m’étendre et dessiner à nouveau), mais j’ai pris la plume. Et dans cet acte d’écriture, je n’ai, comme Zao Wou-Ki dans sa peinture ou sa calligraphie, pas de direction. Seul le désir me prend, m’envahit, me saisit, et c’est alors que je jette un millier de mots sur le papier ou le clavier, sans m’en rendre compte, entraînée et emportée par ce désir et « la pensée » d’écrire. De la même manière aussi que Zao Wou-Ki dans ses peintures, j’écris pour décrire ce qui ne se voit pas : les sentiments, souvent enfouis, dissimulés, mais qui ne demandent qu’à être dévoilés, à s’exprimer.

Chers amis lecteurs, je vous remercie GRANDEMENT pour votre fidèle attention !

Références, trésors, curiosités : en amont et au-delà des chefs d’œuvre
Quelques grammes de silence, de Erling Kagge
Petit catalogue de l’exposition ZAO WOU-KI : qualité incomparable aux insipides cartes postales, c’est une petite consolation pour garder un beau souvenir de l’exposition
L’objet d’art, hors-série ZAO WOU-KI, catalogue de l’exposition L’espace est silence
Jeux d’encre Trajet Zao Wou-Ki, de Henri Michaux
ZAO, roman biographique de Richard Texier
http://www.ladressemuseedelaposte.fr/Zao-Wou-Ki
https://www.francemusique.fr/musique-classique/quelle-musique-voyez-vous-sur-le-tableau-le-vent-pousse-la-mer-de-zao-wou-ki-63027

4 réflexions sur “ZAO LE GRAND [FORMAT]

  1. La peinture me laisse quelque peu inerte, elle ne me touche que rarement mais tout le texte est empli d’un profond amour alors j’ai lu jusqu’au bout. Et j’ai eu raison, pour l’ensemble mais aussi pour la fin. Ce qui prouve que lorsque l’amour s’exprime, il permet de dépasser les réticences. Merci pour ce voyage.

    « Cette citation m’a touchée car elle m’évoque ce que je suis dans ma façon d’écrire. J’ai dessiné dans ma jeunesse, mais toujours avec une idée, un projet bien précis à réaliser. Aujourd’hui, j’ai mis de côté le crayon (surtout car la place manque pour que je puisse m’étendre et dessiner à nouveau), mais j’ai pris la plume. Et dans cet acte d’écriture, je n’ai, comme Zao Wou-Ki dans sa peinture ou sa calligraphie, pas de direction. Seul le désir me prend, m’envahit, me saisit, et c’est alors que je jette un millier de mots sur le papier ou le clavier, sans m’en rendre compte, entraînée et emportée par ce désir et « la pensée » d’écrire. De la même manière aussi que Zao Wou-Ki dans ses peintures, j’écris pour décrire ce qui ne se voit pas : les sentiments, souvent enfouis, dissimulés, mais qui ne demandent qu’à être dévoilés, à s’exprimer. »

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    1. Cher Thierry, je vous remercie infiniment pour votre passage, d’autant plus que vous indiquez être hermétique à ces œuvres. Je suis heureuse que vous ayez pris du plaisir à lire l’article malgré tout, jusqu’au bout. À bientôt !

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