Cher F.,

Merci pour cette lecture par procuration. J’en ai fait bon usage et te la remets à présent.

Le mystère demeure : pourquoi ce roman semble faire écho à ma vie, à la tienne, tantôt à nos vies, tantôt à notre relation ? Je repense à ce que tu m’écrivais l’année passée : « J’adore ton sens de la coïncidence, mais je pense qu’on ne peut plus les voir comme telles. On vit large, on rêve grand, on lit entre les lignes… Comment ne pas retrouver partout des éléments que nous partageons toi et moi [?]« 

Ce livre, vois-tu, c’est tout à la fois pour moi : il conjugue le passé, le présent et le futur. Quelque soit le moment évoqué, on se retrouve dedans.

La toponymie est troublante, bien sûr (l’auteur cite la ville de V., comme Queneau dans ODILE !), et les autres villes citées à la fin ne sont pas sans me rappeler les lieux que j’ai si souvent fréquentés durant ma jeunesse et que je peux encore fréquenter maintenant lorsque je rends visite à mon père et à mon grand-père. Mais ces villes sont anecdotiques. Il y a plus d’éléments qui contribuent à biaiser ma lecture.
Ces scènes d’hôtels, notamment, ces envies de voyager ou de fuir, ces évocations de destinations lointaines… Mais aussi ce souvenir très marqué du père (souvenir qui s’éloigne et qui revient). Ou encore ce désir soudain d’écrire, cet homme qui s’improvise écrivain… Et que dire des promenades, des balades le nez au vent, dans les rues, les parcs et les jardins, de Londres ou de Paris… Enfin, cet amour complètement saugrenu, qui ne saurait perdurer mais qui subsiste tout de même, malgré les circonstances, malgré le poids des années, par le biais du souvenir et de l’attachement (l’image de cette femme, Jacqueline, qu’il aime, qui ne le quitte pas).

Revenons-en au(x) TEMPS. L’élément qui nous lie, ce lieu commun qui revient éternellement dans notre union, est peut-être bien l’ultime protagoniste de cet ouvrage. Au début, on ne sait pas très bien si l’auteur nous raconte ses souvenirs ou si les scènes décrites se passent en temps réel. Modiano maîtrise le rapport au temps, à la temporalité du récit dans le roman.
Ce qui est aussi très frappant dans sa façon d’écrire, c’est la manière dont il donne le ton. À la lecture, c’est un tempo très particulier. J’avais le sentiment d’une lecture monotone. Les phrases s’enchaînent, s’alignent les unes à la suite des autres, on reste attentif et pourtant, on peut parfois ressentir une forme de lassitude, due à cet effet lancinant que l’auteur donne à son roman. Comme une voix monocorde qui nous bercerait; l’auteur laisse d’ailleurs très peu de place aux autres voix de son récit. C’est surtout lui qui raconte. Les dialogues sont épars. Peu fréquents.
C’est à la fois reposant et ennuyant, on a l’impression qu’on va s’assoupir sans qu’on s’endorme vraiment. On reste alerte.
D’ailleurs, au beau milieu du livre, rebondissement. Effet polar polarisant. Perturbant. L’auteur casse son rythme. Intéressant. Même si l’on pense que c’est surfait. Le vol et l’escapade (la fuite) sont un peu grossiers à mon goût mais on se laisse entraîner.

Tout au long de la lecture, j’ai pensé au titre : Du plus loin de l’oubli. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi l’auteur avait choisi ce titre, lui qui se rappelait si bien les détails de certains habits, de certaines manies, de certaines habitudes des personnages qu’il a croisés à une période déterminée de sa vie. De surcroît, il ne semblait pas vouloir s’en défaire : Jacqueline et Van Bever, Jacqueline seule, l’odeur de l’éther, Van Bever et les casinos, la cigarette et la toux, l’ambiance, le cadre des cafés et des hôtels fréquentés…
Pour insister sur ce clivage souvenir/oubli, j’ajoute que Modiano dans ce style est féru de répétitions : à maintes reprises, il reprend des mots, des segments de phrase, des syntagmes, d’une page ou d’un chapitre à l’autre, comme s’il voulait figer ses personnages, comme s’il voulait immortaliser ces souvenirs.

Alors pourquoi parler d’oubli de manière emphatique dans ce titre ?
C’est l’homme qu’il est qu’il veut oublier on dirait. Comme d’autres auteurs le font aussi, cette personne n’a pas de nom. On ne sait pas comment elle s’appelle (à part « mon vieux » en guise de familiarité). En tout cas, le lecteur ne s’en souvient pas à l’issue du roman, alors que les occasions que cet individu avait de se présenter n’ont pas manqué.
D’un côté, cet homme veut s’oublier, de l’autre, cet homme craint d’être oublié par la femme qu’il a un jour aimé. C’est à la fin qu’on le ressent fortement. C’est redondant. Ces répétitions sont voulues de la part de Modiano, probablement.

Et puis les quinze années suivantes se décomposaient : à peine quelques vagues visages brouillés, quelques souvenirs vagues, quelques cendres… Je n’en éprouvais aucune tristesse mais au contraire un soulagement. J’allais repartir de zéro. De cette morne succession de jours, les seuls qui se détachaient encore, c’était ceux ou j’avais connu Jacqueline et Van Bever. Pourquoi cet épisode plutôt qu’un autre ? Peut-être parce qu’il était demeuré en suspens. Le banc que j’occupais était maintenant du côté de l’ombre. J’ai traversé la petite pelouse et je me suis assis au soleil. Je me sentais léger. Je n’avais plus de compte à rendre à personne, ni d’excuses et de mensonges à bredouiller. J’allais devenir quelqu’un d’autre et la métamorphose serait si profonde qu’aucun de ceux que j’avais croisés au cours de ces quinze dernières années ne pourrait plus me reconnaître.

Il y a donc cette belle part de contradiction qui anime le narrateur. Contradiction qui m’a fait songer à ta personne, même si dans tes propos, tu parles de finir « seul », tu ne parles pas de te transformer ou de te « métamorphoser » en quelqu’un d’autre pour laisser derrière toi ton passé.

Le PASSÉ. C’est un rapport au temps très présent dans ce roman. Du plus loin de l’oubli est peut-être finalement une ode à la nostalgie. L’auteur écrit cette phrase à propos de la jeunesse qui m’a plu : « Nous inspirions confiance. Et nous n’en avions aucun mérite, sauf celui que la jeunesse accorde pour très peu de temps à n’importe qui, comme un vague serment qui ne sera jamais tenu. » Quel sentiment de nostalgie et de déception ! Tu ne trouves pas ?
Fondamentalement, les personnages sont jeunes, la vie qu’ils mènent est donc tout à fait plausible, et s’écarte bien de notre vie actuelle, rangée, d’adultes dans la quarantaine. Mais cet homme qui fuit les bancs de l’école et qui vivote sans savoir où aller m’a rappelé à la fois celui que tu étais dans ta jeunesse (le fait que tu aies rechigné à finir tes études proprement) et ton futur imaginé, fabulé (un homme livré à lui-même, ayant abandonné sa vie et ses enfants, tombant dans la décrépitude sans chercher véritablement à se raccrocher à quelque chose, encore moins à quelqu’un, tout en recherchant la compagnie d’autrui, car ne supportant pas la solitude…) Bref, tu vois le genre de contradiction.

Mais le passé, c’est le passé. Et le personnage principal compte bien le laisser derrière lui. D’ailleurs, c’est en une phrase que l’auteur se confie en nous livrant que le bonheur se conjugue pour lui au PRÉSENT (le célèbre carpe diem de mon grand-père) :

Eh bien voilà, il ne restait plus rien de toutes ces années. Et si le bonheur c’était l’ivresse passagère que j’éprouvais ce soir-là, alors, pour la première fois de mon existence, j’étais heureux.

Et nous ? Ne sommes-nous pas heureux dans ces moments suspendus ? Bien entendu. Et dire qu’avant de lire ce livre, il avait déjà toute une histoire. Te rappelles-tu ? On flânait dans cette grande librairie et tu cherchais un cadeau pour quelqu’un. Tu n’avais pas vraiment d’idée; tu ne savais pas vers quel rayon te diriger. Alors, pour faire diversion et t’orienter autrement, je t’ai proposé de me faire un cadeau, à moi, égoïstement (égoïsme pleinement assumé). Je t’ai dit que le prochain livre que je m’achèterais bien serait L’oubli de Ph. FORET, parce que le résumé m’avait interpelée. On y lit que le plaisir et l’oubli « sont les deux seuls secrets du bonheur« . Tu avais voulu me faire plaisir et tu l’avais pris, avant de le remettre en rayon. J’avais trouvé cela un peu trop facile. Je voulais que le cadeau vienne de toi. Finalement, en sortant, tu m’as donné ce roman de Modiano : « C’est une lecture par procuration, j’te préviens« . J’ai aimé la démarche. Un bel échange de procédé, un beau partage anticipé. En lisant la quatrième de couverture, j’étais loin d’imaginer les croisements, les intersections, les similitudes qui allaient me sauter aux yeux, même si la lecture allait forcément être subjective. Le récit aurait pu traiter de tout autre chose ou en tout cas, l’auteur aurait pu partir sur une autre voie pour évoquer ses rencontres et ses relations. Mais non. Il fallait qu’il citât le nom de cette fichue ville ! Il fallait ces allées et venues dans les hôtels, il fallait ces allusions métonymiques au voyage (le train, la gare), il fallait ces promenades nocturnes et ces amours libres, il fallait ces soubresauts de bonheur, ces élans de tristesse, ces instants d’ennui. L’extrait qui va suivre te parlera, j’en suis sûre :

Nous entrions dans le bois de Boulogne. Elle a arrêté la voiture sous les arbres, près des guichets d’où part le petit train qui fait la navette entre la porte Maillot et le jardin d’Acclimatation. Nous étions dans l’ombre, au bord de l’allée et devant nous les lampadaires éclairaient d’une lumière blanche cette gare en miniature, le quai désert, les minuscules wagons à l’arrêt. Elle a rapproché son visage et m’a effleuré la joue de sa main, comme pour s’assurer que j’étais bien là, vivant, à côté d’elle. –C’était bizarre, tout à l’heure, m’a-t-elle dit, quand je suis entrée et que je t’ai vu dans le salon…
J’ai senti ses lèvres sur mon cou. Je lui ai caressé les cheveux. Ils n’étaient plus aussi longs qu’autrefois mais rien n’avait vraiment changé. Le temps s’était arrêté. Ou plutôt, il était revenu à l’heure que marquaient les aiguilles de l’horloge du café Dante, le soir où nous nous étions retrouvés là-bas, juste avant la fermeture.

Après tout, tu as sans doute raison : « Peut-être sommes-nous finalement peu originaux que nos pensées et aspirations se retrouvent dans les paroles et les écrits d’autres. » Mon cher F., même si nous ne faisons que répéter ce que d’autres ont déjà vécu avant nous, ma foi, je l’accepte volontiers. La banalité nous va bien, elle ne tue pas, et c’est un réel plaisir de la partager et de la prolonger avec toi. J’aime te sentir vivant à mes côtés.

Pour terminer, outre tous ces passages qui m’étaient familiers, j’ai apprécié le jeu de clair-obscur, qu’on identifie d’ordinaire en peinture, réutilisé par Modiano dans sa façon systématique de décrire les paysages ou l’ambiance citadine (la lumière des néons, le soleil et l’ombrage du feuillage des arbres). Ces descriptions sont simples, légères, elles suffisent à planter le décor pour laisser au lecteur le soin de se représenter la scène. Modiano n’en fait pas des tonnes; sa simplicité dans la formulation est bien accueillie tout au long du roman.
L’histoire se tient, si bien que l’auteur n’a même pas besoin de numéroter ses chapitres : petite originalité, elle aussi appréciée. C’est cohérent, dans la mesure où passé, présent et futur imminent s’entrecroisent tout au long du récit. Comme je le disais, la temporalité est vraiment maîtrisée.
La fin est courte. Mais vu la façon dont le personnage principal s’est dépeint et la manière dont il expose son point de vue à l’égard de ses relations et de lui-même, on n’est pas surpris.

Le FUTUR. Je me demande, de toi ou de moi, qui de nous deux finira par oublier l’autre (mais peut-on s’oublier « comme ça »?), une fois que j’aurai quitté le pays. Ce qui est certain, c’est qui si un jour je change de nom (comme Jacqueline), c’est que j’aurai percé comme écrivain. Fragile, futur Prix Nobel de Littérature ? D’une simple lecture par procuration, y verrons-nous de la prémonition ? Ah ! Ce futur s’annonce donc peut-être bien.

Amoureusement,

f.

couverture roman du plus loin de l'oubli

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