Lettre aux coureurs et aux lecteurs de Cécile Coulon

Ce banc me nargue. Se faire narguer par un banc, c’est tout de même un peu fort. Au prochain tour, je l’ignore. Ah ! mais il est si beau dans cette lumière. À cheval, entre l’ombre des feuillages et le soleil. Dire que je pourrais me laisser aller au repos. Me laisser tenter. Au lieu de cela, je continue à monter cette côte, péniblement. Ce banc est tout juste bien situé, là, avant d’entamer cette montée, comme s’il se présentait comme un obstacle sur le bas-côté. Il ne m’aura pas.

« Comment fais-tu pour courir aussi vite ? », me demande-t-on souvent après une compétition. « Objectif. Mental. Régularité dans les entraînements. Préparation physique. » C’est en combinant tous ces éléments qu’on peut parvenir à ce résultat. Mais la vitesse n’est pas la première préoccupation ou motivation du coureur qui s’ignore. Non, mais franchement, vous croyez vraiment que je me suis levée un beau jour et que j’ai couru comme ça au pied levé ? Les gens le croient.

Non. La clé, c’est l’apprivoisement de soi et de son corps. S’apprivoiser pour se connaître et reconnaître ce qui fait mal et ce qui fait du bien. Si ton corps a envie, ressent le besoin d’avoir mal où ça fait du bien (parce qu’en résumé, il s’agit bien de cela), il sait pourquoi il court; il sait comment courir. Repousse tes limites, « prouve que tu existes ». C’est un peu masochiste. Reconnaissons-le. C. Coulon l’avoue, elle aussi. La clé, c’est aussi d’accepter la douleur et d’appréhender les obstacles pour mieux les surpasser (le fameux « mur » cité par Cécile, mais aussi ce petit banc anodin). Ces obstacles sont parfois plus insidieux qu’on ne le croit : regarde-moi ce beau banc bien tranquille qui ne demande qu’à t’accueillir le temps d’une heure ou deux. S’arrêter, lire, observer, respirer…

Respirer. C’est la raison première qui m’a incitée à persévérer dans la course. Lorsque j’ai réalisé que je ne savais plus respirer (c’est bête, ce besoin vital qui nous échappe, cette action naturelle qu’on ne parvient plus à faire naturellement), que bon nombre de mes maux physiques étaient liés à une apnée quotidienne, j’ai senti dans la course à pied un remède imparable, simple, économique et écologique pour réapprendre à respirer.

Quand je cours, je veux donner tout l’oxygène que je peux emmagasiner à ce corps fragile ou fragilisé. Prends ! Respire ces allées d’arbres gigantesques ! Respire cette eau qui coule secrètement sous la roche ! Respire en imitant les corneilles s’envoler. Respire comme si tu redevenais enfant et que tu t’amusais à vouloir frôler chaque branche, chaque feuille croisée sur ton passage, comme les barreaux d’un grillage que tu cherches à faire résonner. Respire car si tu t’arrêtes de respirer quand tu cours, c’est la mort assurée. Respire car tu en auras bien besoin après ce que je vais t’infliger, petit corps, pendant cette heure ou ces deux ou trois heures d’affilée durant lesquelles je vais t’épuiser. T’épuiser pour repartir du bon pied. Paradoxal, n’est-ce pas ? C’est vrai.

Et C. Coulon nous le raconte bien dans son pamphlet indolore sur le running. Il se lit sur un sprint. Les « ravitaillements » proposés sont presque inutiles. Mais, comme le précise Cécile, à chacun sa course, à chacun ses besoins, ses habitudes. Les coureurs doivent connaître leur corps. Autrement, on peut lire ce Petit Éloge du running de manière plus endurante, si l’on s’arrête un peu sur les détails historiques. S’ils sont intéressants, ils ralentissent néanmoins un peu la course et alourdissent quelque peu le pas du coureur sur sa lancée. Mais l’on comprend bien qu’il n’y a aucun intérêt à écrire un ouvrage pareil qui résumerait vulgairement en une phrase que si la course à pied a autant d’adeptes aujourd’hui, c’est parce que « ça fait bien » et surtout que ça fait du bien là où ça fait mal. Pour une thèse de doctorat en perspective, ça serait un peu léger.

Alors pourquoi s’avaler aujourd’hui des kilomètres de bitume et de gravier, comme ça, pour le plaisir ? L’éloge du running nous répond. Merci Cécile Coulon. Au plaisir de lire ta thèse sur le sport et la littérature.

P.S. : ce texte a été écrit en courant. Je partage bien volontiers l’impression de Cécile qui ne pourrait écrire si elle ne courrait pas. Mais alors, si le roman vient en courant, il doit y avoir une sacrée masse d’écrivains parmi ces foules de coureurs hardis. Il serait intéressant d’observer le pourcentage de personnes qui écrivent ET qui courent. Ou vice versa. Je cours donc j’écris ?

coulon éloge du running 2018

4 réflexions sur “La coureuse

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