Je regardai au loin et repérai une place libre. Je filai m’asseoir sans me presser car personne ne semblait vouloir s’y asseoir. Pourtant, ce n’était pas le monde qui manquait. Ce siège était une aubaine. Mon sac pesait. Je m’assis. Je posai alors un court instant mon regard instinctivement sur la personne à qui je faisais face à présent.

Elle était belle. Belle en simplicité. Quelque chose de pur et d’esthétique se dégageait de sa tunique colorée, de ses cheveux attachés, de ses pieds posés platement, sagement au sol, de son sac à dos en cuir beige clair, qui paraissait doux au toucher, orné d’une petite plume en métal attachée à la fermeture éclair.
De cette propreté sophistiquée se dégageait aussi une impression étrange de familiarité. Tant son apparence que son attitude me donnaient le sentiment confus de la connaître tout en étant persuadée que je ne l’avais jamais vue, jamais croisée. En réalité, à chaque fois que je la regardais, elle me faisait penser à moi. Comment l’expliquer ?

J’étais un peu obnubilée par son vêtement. On aurait dit une toile de JonOne, vu de loin, ou un tissu africain, comme les boubous, vu de près. Mais chez elle, rien ne rappelait une grosse mama africaine. Au contraire. Elle avait les traits fins, les bras presque maigres, les jambes élancées, les cuisses sans graisse. Sa peau était fort rouge. Un rouge un peu terre cuite, comme ces statues égyptiennes qu’on retrouve en archéologie. Cette couleur faisait d’autant mieux ressortir celles de sa tunique. Était-elle bronzée ? Étaient-ce les néons de la rame qui apposaient un filtre rouge et nous donnaient un teint hâlé ? Les autres autour de nous ne me donnaient pas cette impression d’être dans un banc solaire général. Étaient-ce des coups de soleil qui avaient eu le temps de la marquer pour lui donner cette couleur rouge ? Non, ce n’était pas la couleur d’une peau brûlée.

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Je ne savais pas si j’étais plus fascinée par la rougeur de sa peau ou les motifs de sa tunique que par son expression. Son expression me captivait mais elle me contrariait également. Il y avait quelque chose de très intriguant dans sa façon d’être, dans ce regard…
Je n’avais pas encore vraiment croisé son regard depuis que je m’étais assise en face d’elle. Quelques minutes avant de descendre, je pris le temps d’arrêter le mien sur ses yeux. Étonnants. Ils étaient gris. Je n’avais encore jamais rencontré quelqu’un aux yeux gris. J’avais déjà croisé du bleu, du vert, du bleu-vert, du corail, du bleu-gris, du vert clair, du gris-bleu, du verre d’eau, du bleu ciel. Mais gris, vraiment gris, gris plein, jamais. Gris clair, gris foncé ? C’était si net que je ne pouvais même pas le préciser. Somme toute, c’était une couleur qui lui correspondait, même si elle ne l’avait pas choisie. Ce gris se mariait absolument à la couleur de sa peau et à celle de ses cheveux, d’un noir brillant, entier, tranché, sans équivoque. Cette fille avait les cheveux noirs, la peau rouge et les yeux gris.

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Je ne suis pas convaincue qu’une description si établie dessine le portrait d’une fille jolie. Or je l’assure, elle était belle. À moins qu’elle n’était que jolie. Peut-être que ce qui l’empêchait d’être belle, c’était sa moue triste, et ses yeux gris lui donnaient vraiment un air de chien battu. Quand l’expression fait écho à l’expression. Manifestement, certaines personnes ressemblent comme deux gouttes d’eau aux expressions de notre langue. C’est très curieux. Cette analogie entre l’homme et sa langue a déjà sûrement fait l’objet d’études anthropologiques et linguistiques. Cette fille m’emportait déjà dans des considérations éloignées. Cette fille ou le regard de cette fille ?

Je ne voulais pas m’attarder sur son apparence brute et pourtant j’y revenais. J’étais absorbée d’un œil distant par son air détaché. À un moment donné, elle regarda par la fenêtre; j’étais déjà à ce moment précis en train de regarder par la fenêtre. Je croisai son regard par effet miroir une fraction de seconde, juste le temps de la voir s’émerveiller. Je venais d’apercevoir à son insu son visage chargé d’étoiles. Intérieurement je souris. J’avais vu son expression changer du tout au tout, comme si la fille que j’avais croisée dans ce reflet n’était plus celle que je venais de quitter sur son siège. Et nous avions partagé un moment en commun sans le savoir. Je m’étais aussi attendrie devant ces lumières mouvantes d’un wagon en chassant un autre dans ces tunnels noirs.

J’ai voulu replonger dans ses yeux gris un instant avant de la quitter pour de bon. Elle était belle. Sa mine déconfite ne parvenait pas à me repousser ; ses joues toniques tirant sur le rose d’une poupée donnaient de l’aplomb à sa tristesse. Pourquoi avait-elle l’air aussi triste ? Pourquoi la triste mélancolie se lisait tant sur son visage ? Elle n’en demeurait pas moins attirante. Était-elle belle parce qu’elle était mélancolique et que cette mélancolie m’était familière ? J’aurais voulu la connaître. On ne se croisera jamais plus, sans doute. J’aurais voulu me laisser encore emporter par ses yeux, ces yeux d’une couleur singulière, singulièrement tristes, mais suffisamment beaux pour me plaire. Comme si je pouvais pressentir qu’il y avait une histoire derrière…

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