Cher Monsieur,

Je vous écris car je pourrais envisager d’écrire un livre. Seulement, dans votre ouvrage La Carte et le territoire (éd. Flammarion), vous vous exprimez en ces termes, ma foi rédhibitoires :

« Il est impossible d’écrire un roman […] pour la même raison qu’il est impossible de vivre : en raison des pesanteurs qui s’accumulent. Et toutes les théories de la liberté, de Gide à Sartre, ne sont que des immoralismes conçus par des célibataires irresponsables. » (p.179)

Vous écrivez cela avec un tel aplomb qu’on se demande comment l’on pourrait croire une telle affirmation et comment vous comptez être crédible puisque vous n’en êtes pas à votre premier roman. C’est donc une preuve que vous parvenez à vivre. C’est déjà rassurant. Ce qui m’amène à vous écrire, bien évidemment.

Précède ce passage une histoire de poussette et de « vicieuse petite charogne », de parents épuisés ; aussi n’était-ce pas sans me rappeler les premières années d’existence de ma fille, surtout les premiers départs en vacances, en famille – la sainte horreur, l’enfer sur terre qu’on a envie de traverser au plus vite. On a envie d’en profiter, on pense à la joie de se retrouver en famille, et en définitive les vacances sont un calvaire. On en revient d’autant plus épuisé.

Ceci étant, l’épître que voici n’a pas pour objectif de vous parler de ma petite charogne, rassurez-vous ! Si je vous écris, c’est pour obtenir un avis ou quelques conseils visant l’hypothétique écriture d’un roman, et parler du vôtre (La Carte), le seul à vrai dire que j’ai lu de vous. Peut-être aurai-je l’occasion de lire vos autres œuvres, dont vous faites si bien la réclame dans celui-là. Néanmoins, si selon vous il est impossible d’écrire un livre (cf. op.cit.), il m’est souvent bien impossible d’en lire un, du moins dans son intégralité, comme il me semble impossible de vivre aussi parfois, pour la raison que vous évoquez au sujet de la liberté et des pesanteurs, juste ciel !

Avant d’entamer ma série de questions ou ma réflexion, je voudrais vous faire part de ces propos de E. KAGGE, auteur de Quelques grammes de silence (éd. Flammarion) :

« Tous ceux qui ont écrit un livre sont au courant d’une chose que les autres ignorent : le plus grand défi n’est pas d’écrire le livre, mais de s’asseoir, de rassembler ses pensées et de se mettre au travail. » (p.51)

C’est un ouvrage que j’ai lu à la même période à laquelle j’ai lu La Carte. J’ai spontanément fait le lien entre ce passage et le vôtre. Qu’en pensez-vous ?
Dans la mesure où, comme vous venez de le lire, je n’ai pour le moment pas franchement le temps de m’asseoir pour rassembler mes idées et me mettre à écrire, serait-ce donc bel et bien impossible d’envisager l’écriture d’un récit ? Je me permets de mettre cette citation en parallèle à la vôtre puisqu’elle est construite de manière assez similaire d’un point de vue syntaxique et argumentatif (affirmation, deux points, explication). Ce qui diffère, en revanche, c’est qu’elle est bien moins radicale, laissant entrevoir la possibilité réelle d’écrire, en fin de compte. À condition d’être dans une situation à priori optimale (mais cela reste à définir, s’il en est une).

J’aimerais à présent reprendre avec vous quelques passages de La Carte.
Par non conformisme mais surtout parce qu’il s’agit de la dernière page qui reste plus fraîchement en mémoire, je commencerai donc par la fin : vous exprimez dans vos remerciements que vous n’avez pas l’habitude de vous documenter. Or, vous affichez tout au long du roman que vous maîtrisez quelque vocabulaire technique en matière d’appareil photo. Est-ce que le sujet vous passionne ou est-ce vous vous y êtes intéressé dans le seul but d’écrire ce livre ? À lire votre description étendue des modes de prise de vues (p.163), on peut imaginer que vous vous êtes plongé par curiosité dans des manuels d’utilisation. Avez-vous épluché des revues spécialisées pour pouvoir aborder ce sujet de manière aussi longitudinale et en faire le métier de votre protagoniste ? Vous remerciez la police mais c’est à croire que vous avez passé autant de temps dans la revue Nature qu’au 36 Quai des Orfèvres. La Crim a d’ailleurs déménagé au « Bastion », lit-on. Dire qu’à quelques années près, votre roman aurait pu prendre un autre tournant si vous n’aviez pas été inspiré par ces bureaux et ces escaliers !

Pour en revenir à vos appareils photo, je me faisais cette réflexion à la lecture des passages sur le choix d’appareil de Jed Martin, quand vous écrivez :

« Houellebecq avait la réputation de nourrir une haine bien ancrée à l’encontre des photographes ; il avait senti qu’un appareil plus ludique, plus familial serait mieux approprié. » (p.162)

On croit déceler un intérêt pour les appareils (j’ai peur d’employer le mot passion) tandis que vous exposez une profonde aversion pour leurs utilisateurs. C’est en tout cas une analyse que l’on aimerait tirer de votre roman, à savoir cette opposition entre l’objet, l’appareil et l’individu, l’humain. On pourrait même parler d’oxymore. Vous ne trouvez pas ?

Un autre point qui m’a marquée à la lecture, c’est cette façon presque systématique de vouloir faire une description (un lieu, un objet, une marque) sans qu’elle ne semble à première vue apporter une quelconque valeur ajoutée dans le roman. D’où mes questions : est-ce que la description vous sert de liant ? est-ce une façon pour vous d’agrémenter votre récit, pensant que les descriptions le rendront moins sec, plus digeste, et permettront au lecteur de mieux se représenter la situation ? Si certaines sont agréables à lire (en l’occurrence celle du couple à l’aéroport m’a fait sourire bien entendu) pour s’immiscer dans la vie du protagoniste et visualiser une scène en particulier, d’autres m’ont laissée dubitative quant à leur intérêt. Je prends l’exemple de la description de ces véhicules Mercedes (p. 355), quel ennui. À moins que ces détails en apparence anodins n’avaient pour effet que de renforcer en filigrane ce que vous estimez enviable comme situation conjugale et sociale.
Comment juge-t-on qu’une description (ou digression, mais où se situe la frontière ?) fera mouche et captivera le lecteur ? Je suppose que l’étude de ces descriptions dans la narration s’est imposée à vous à un moment donné dans votre écriture. Vos descriptions seraient-elles toutes minutieusement pensées et calibrées ? Il est quand même surprenant, pour ne pas dire prodigieux, qu’à partir d’une Mercedes classe A, on puisse arriver à faire de la sociologie.

Je m’interroge aussi sur l’un ou l’autre point d’ordre syntaxique (manque de virgule, usage arbitraire de l’italique), mais ce n’est pas très important. Néanmoins, cela m’amène à des questions d’ordre pratique et organisationnel (toujours dans l’éventualité d’écrire un jour) : qui relit vos écrits ? Combien un roman nécessite-t-il de relectures ? Y a-t-il un exercice de réécriture imposé par l’éditeur ? Combien de temps faut-il compter avant la publication d’un ouvrage ? Je lis que la date de dépôt (du manuscrit ?) date de 2010 et que le livre a fini d’être imprimé en 2012. C’est si long. Combien de temps vous a-t-il fallu pour écrire celui-ci ?

Enfin, pour tout vous dire, près de neuf mois se sont écoulés depuis le jour où j’ai commencé à rédiger cette lettre muette à votre attention (muette car je doute que vous la lirez un jour et que vous y répondrez). Mais entre temps, j’ai eu l’occasion (ou devrais-je dire que j’ai pris le temps !) de lire Fourier, Kafka, Houellebecq : Trois théories sur l’enfer conjugal qui parle de vous et analyse vos écrits sous un autre jour que celui que le lecteur lambda et non averti peut prétendre connaître. Ce fut très intéressant et j’en ai fait une synthèse personnelle. Je serais ravie que vous la lisiez. La lecture de ces Théories est éclairante ; elle permet de comprendre ce que vous entendez par « le caractère périssable et transitoire de toute industrie humaine » (p. 428) qui sert magistralement de péroraison. D’ailleurs, l’on se demande si la « haine » que M. Houellebecq voue à l’espèce humaine n’est pas une façon de se protéger contre son déclin ou son dépérissement tel qu’il le constate dans ses romans.

Dans l’attente d’une réponse ou d’une rencontre utopique pour parler de l’ennui de notre existence, je termine cette lettre à l’endroit où vous avez commencez votre livre en citant Charles d’Orléans : « Le monde est ennuyé de moy, Et moy pareillement de lui. ».

Salutations,

f.

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