Cette promiscuité était difficile à soutenir.
Deux heures, peut-être trois, assise à ses côtés; travailler avec lui, sans penser à lui, quelle peine ! Cependant je m’étonne de rester concentrée jusque dans l’après-midi. Gageure humaine.
Je sens depuis le début de la journée son regard posé sur moi. Je sens aussi son corps qui vibre, son cœur qui bat. Ces clichés n’enlèvent rien aux sensations qui sont là. Elles m’animent petit à petit et me rendent fébrile. Comment résister ? Je me sens soudainement d’une telle fragilité… ça y est, l’esprit vacille.

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Luca Simonini – Peinture – Africa

Nous sommes tous les deux dans la même pièce et pourtant l’on se cherche et l’on s’attire. Amants, inexorablement aimantés par le désir.
Il est là, lui aussi; c’est l’invité qu’on ne s’attend pas à croiser, qu’on n’a pas invité mais qui surgit comme s’il était chez lui, comme si c’était normal qu’il soit là, parmi nous, au milieu d’autrui. Les autres ne le connaissent pas. Seuls les amants s’en souviennent, puisque le désir se rappelle à eux, sans gêne !

Excepté aujourd’hui. Il y a eu ce moment de gêne intrusive, elle aussi ! J’ai été surprise. Je n’avais plus rougi ainsi depuis si longtemps que mon émotion m’a fait prendre la fuite. J’ai rougi !

«Tu rougis !»
«Arrête !»
«Quoi…»
«Arrête !»
«C’était un frisson de quoi ?»
«De rien du tout, j’te dis !»

D’un bond, je me suis levée, je me suis enfuie pour aller me cacher dans les toilettes. J’avais le sentiment d’avoir douze ans. Je venais de rougir honteusement devant cet «amoureux». À nos âges, c’est pas sérieux ! Mais y a-t-il un âge pour rougir dans ce genre de situation ?

*

Quelques minutes auparavant, avant que ce frisson ne nous surprenne, il s’était amusé à me parcourir le dos avec un stylo. Il en avait essayé plusieurs. Comme un gamin, comme des ados. Il n’avait pas fallu longtemps avant que je n’en ressente les effets. Je sentais poindre la distraction. Il me détournait de ma concentration. Il fallait qu’il arrête. Je reculai ma chaise et m’étirai de tout mon long pour faire diversion et dissiper la fatigue qui tombait et les envies qui commençaient à me prendre, là, au niveau du dos, du bassin, des hanches, des jambes, de l’entre-jambe, le sexe hurlant.

Je me redressai et le vis qui me fixait et qui souriait. Un sourire en biais, légèrement dissimulé, faussement dissimulé.
«Quoi ? », dis-je, l’air innocent.
Il secoua la tête.
«Quoi ! », répétai-je.
Tout bas, il finit par dire : «J’avais juste envie de mordre dans ton ventre en te voyant dans cette position.»

Ni une, ni deux, de legères contractions me saisirent. La vision de sa bouche sur mon nombril et de ses mains sur mes cuisses m’était apparue instantanément.
«Tu n’as pas honte !», lui dis-je, comme si je m’en offusquais.
Il se leva pour aller prendre un café et s’étira à son tour.
«C’est de la provocation ?», lui demandai-je. Je feignis de m’en aller; il m’attrapa par la taille et se serra contre moi. Il n’avait jamais tenté une telle approche sur le lieu de travail, n’importe qui pouvait débarquer à tout moment à la machine à café. Il me faisait clairement sentir son érection.

Ce n’était plus possible de travailler dans ces conditions. Je me dérobai et retournai m’asseoir. Comment continuer de travailler avec lui sur ce projet ? Toute cette tension professionnelle adossée à une tension sexuelle monstrueuse devenait insoutenable. Ces gestes discrets, ces caresses vite faites bien faites, ces insinuations, cet appel au sexe, ces images qui allaient et venaient dans la tête…

«Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?», dit-il sur un ton gai luron.
«On fait l’amour ?» C’était sorti d’une traite. Sans réflexion mais par simple réflexe. Je me rendis compte de ce que je venais de dire, les mots avaient dépassé la pensée. J’étais béate et quelque peu inerte devant l’expression de nos corps dégoulinant de lubricité dans un environnement totalement inapproprié, renforçant toute l’obscénité de cette scène. Mais c’était tellement excitant. Je me sentais aux prises avec mes pulsions et ma conscience professionnelle. Je n’osai plus bouger, ne sachant plus comment me mettre.

«C’était une blague…», repris-je, pensant sauver la mise et reprendre le contrôle de la situation.
Je le voyais qui me regardait intensément. Quand je croisais ce regard épris, c’était comme plonger à corps perdu dans l’océan. C’était ressentir la peur, le danger et l’envie, le désir, en même temps.
Faire l’amour. Il n’en pensait pas moins, bien évidemment. Je le voyais, il le savait, on le savait, on le voulait, on ne voulait que ça, on n’attendait que ça.
«C’était une blague !», répétai-je avec un sérieux qui n’aurait pu convaincre personne. Personne.
«Tu ne veux plus faire l’amour ?», m’interrogea-t-il sur un ton faussement naïf, mais exprimé avec un naturel déconcertant.

Faire l’amour, faire l’amour, faire l’am… Ces mots ricochaient, se répétaient, s’enchaînaient, se réverbéraient. Je n’entendais plus que cette phrase. Mon cerveau servait de caisse de résonance et amplifiait le sens, les sens, la portée et les images : le signifiant/le signifié. Mais cette réflexion linguistique ne parviendra pas à détourner mon imagination. Saussure ne me sera d’aucun secours.

Les mots dans sa bouche comme ils avaient été prononcés provoquèrent une vague de chaleur et soufflèrent en même temps un froid qui me parcouru vivement. Une transe indicible s’installa : je sentais sa chaleur corporelle et tout d’un coup, il m’apparut au dessus de moi, nu. Je me vis alors agrippée à son cou, il reculait, il s’avançait, il me pénétrait et je sentais son souffle, son haleine de tabac froid qui se mélangeait à la douceur de ses lèvres fines et sucrées par les bonbons qu’on venait d’avaler.
Oui, je le regardais pendant qu’il me prenait doucement, à un rythme régulier. Ses yeux étaient emplis d’un feu, un feu de dieu. La tempête se levait. Je m’entendais lui murmurer « Prends-moi encore. Ne t’arrête pas. S’il te plaît…« 

«Arrête !», je repris soudain mes esprits. Et ce frisson me prit ! J’étais foudroyée.

«C’était quoi ça?», me demanda-t-il, surpris ?
«Un frisson de…»
«Un frisson de quoi?»
«Un frisson. De rien du tout.»
Il me regarda avec ce regard désireux, avide de savoir ce qui avait provoqué ce petit tremblement chez moi.
«De rien du tout, j’te dis !», insistai-je.
«Tu rougis !»
«Arrête !»

Je me levai d’un bond et m’enfuis.

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