Je t’aime.

Je crois vouloir encore te le dire, et ceci parce que cela ne doit pas être dicté par un rapport d’équilibre entre nous. Mes je t’aime peuvent encore trouver leur place, même dans une communication muette.

Petite parenthèse : j’ai lu ces derniers mots dans une lettre de Sollers à Rolin (te rappelles-tu ? je t’avais envoyé le lien vers cet article qui m’avait fortement intéressée puisque l’histoire de ce couple littéraire m’avait évoqué notre relation d’antan, à l’époque où tu m’écrivais davantage; si tu ne t’en souviens pas, relis mon e-mail révolté intitulé « Si tu ne connais pas Sollers et Rolin, prends-en de la graine ! »). Bien avant de lire ces lettres (Lettres à Dominique Rolin, 1958-1980, de Ph. SOLLERS), j’avais décidé de créer une nouvelle étiquette que je dénommai «Lettre muette», dans laquelle je classe toutes ces « lettres » que je ne t’aurai finalement jamais adressées, mais qui te sont destinées.

J’en conviens alors que nous en revenons encore et toujours à ces coïncidences – Kafka, Sagan, Sollers… – oui, ils sont peut-être bien d’innombrables comme nous pauvres hères à être passés par là. Mais de la plume à la lecture, de la lecture à la plume, il n’y a plus lieu de parler de coïncidences puisqu’elles finissent par être provoquées ou plutôt orchestrées tantôt par le lecteur, quand je lis, tantôt par l’auteur quand je suis « écriveur » : j’ai enfin trouvé le terme qui me convenait grâce à André Gorz, (tiens, encore un qui peut se rajouter à la liste) et qui caractérise si bien l’acte d’écrire en définissant ce qu’est un écrivain, métamorphose de l’écriveur, comme il l’appelle, comme la chrysalide devenant papillon, mais cette dernière métaphore est de moi.

Mais toutes ces histoires de coïncidence n’ont plus d’importance aujourd’hui étant donné que je suis livrée à moi-même en décrétant que tu nous as laissé tomber dans cette aventure humaine, d’une intime banalité. La muse s’en est allée, c’était ce que j’en avais conclu dans un autre billet.

Fermons cette parenthèse. Je disais donc que je t’aimais.

Est-ce par conviction ? L’autre jour, j’écrivais que c’est en continuant à lire et à écrire que j’ai su que je voulais te garder. Te garder à l’esprit, te garder dans ma vie. Tant pis si je devais en souffrir.
Est-ce par désir de faire opposition ? Opposition à ce choix quand tu m’as dit que tu n’avais plus le courage de me dire «je t’aime»… « alors que, si ».
Bien que je ne m’explique pas encore très bien ta volonté de ne plus me le dire « par peur de me blesser » – qui pourrait comprendre que l’on puisse souffrir en entendant ou en lisant ces mots quand ils nous sont adressés ? – je comprends cependant que cette réticence nouvelle est liée à l’absence d’actions plus qu’à l’absence de conviction sous-jacente à la simple (si elle l’est) formulation de ces mots. Cette tendresse verbale ne suit pas les gestes supposés l’accompagner ? Tant pis. C’est à prendre ou laisser peut-être. Mais les gestes physiques sont toujours là, pourtant, même si tes baisers se font parfois désirer. C’est essentiellement les marques d’attention qui ont tendance à se faire de plus en plus rares. Je me rappelle ce sms que tu m’avais envoyé l’été dernier dans lequel tu disais : « Tes mots me manquent autant que ta peau. Orphelin de tes doigts, je me languis de toi. » Magnifique façon d’exprimer cette tendresse, ce manque, cet amour abscons. Depuis, les «gestes» se sont raréfiés. La spontanéité de celui qui me les communiquait s’est estompée. Je la regrette. Plus que tes mots, plus que des échanges de lettres, c’est bien la spontanéité de ton affection qui fait défaut et que je souligne avec sentimentalité. Cette perte m’affecte terriblement ces derniers temps.

Pensant que c’étaient les mots que j’attendais par dessus tout, j’ai écouté et réécouté cette chanson éponyme de Nougaro, car, outre la gaieté folâtre de ma fille, c’est bien la seule qui m’a consolée ces jours-ci. Ce poète m’éblouit. C’est vrai, je suis une affamée, une assoiffée de mots. Et je pourrais t’écrire des mots sans fin, des mots vernis, honnis soient-ils des mots pourris, des « mots pour rire », des mots pour dire ou ne rien dire, des mots tout court, parce que j’aime t’écrire même quand je suis à court, à court d’idées, à court d’envie. Non, l’envie est là, toujours, elle ne me quitte pas. Je travaille d’ailleurs actuellement sur un poème dans lequel je joue avec les mots, exactement comme Nougaro, mais j’hésite encore à te l’envoyer ou à le ranger dans mon tiroir, dont l’étiquette porte ce nom de «Lettre muette».

Ce week-end, j’ai attendu à mon grand désarroi un mot de toi, une blague ou deux, pourquoi pas ? je m’en serais contentée volontiers. Le message n’est jamais venu. Mais je sais comme tu es. Aussi, je ne peux pas être déçue. Ce serait absurde, n’est-ce pas ? Et puis, il y a plus important que tout aujourd’hui : c’est l’anniversaire de ton fils. J’espère que tu auras vécu durant ces trois derniers jours des moments chaleureux au sein d’un foyer en fête, entouré de tes proches. Quant à moi, j’ai beaucoup pensé à toi, tu t’en doutes, mais j’ai su me faire encore une fois discrète, je suis restée secrète. Pour Sollers, être secret c’est « aussi une manière d’être présent davantage ». Alors, même si j’admets détourner un peu l’acception de secret ici (l’auteur échange avec D. Rolin à propos du mensonge, sans doute par omission, c’est en ce sens qu’il est caché et donc secret), je n’arrive pas à savoir si je suis d’accord avec cette affirmation. La cachette de notre vie romancée dissimulée dans ces tiroirs cachés permet-elle de renforcer notre présence mutuelle, que ce soit par les mots ou les gestes ? Celui que je ne cache pas, c’est mon scepticisme, car j’ai l’impression que le secret mène à l’oubli ou l’indifférence (voir mon billet Du Bonheur dans un tiroir caché).

Quoi qu’il en soit, en dépit de cette longue élucubration que je viens de livrer, ce soir les mots me manquent pour te dire à quel point tu me manques et que je t’aime.

f.

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